Pas un boulon ne sortira d’ici ! (I)

vendredi 29 octobre 2010
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Face à l’agression, les salarié-e-s ont décidé de se battre. Voici le premier des deux articles sur cette nouvelle bataille qui s’engage dans cette usine que les luttes des salarié-e-s ont rendue emblématique.
Le premier article est consacré à l’analyse de la situation
Le second à la construction de la riposte.

Le jeudi 28 septembre, la direction de l’usine FRALIB Gemenos (thé de l’éléphant et Lipton) a informé les 182 salarié(e)s de sa décision d’arrêter la production de ce site début 2011.
La nouvelle s’est abattue sur eux comme un coup de massue.
Devant la rapidité, et la férocité de la décision, les « FRALIB » ont « encaissé le coup ». on pouvait lire sur leur visage la consternation, la tristesse, l’angoisse immédiate que provoque toujours la perte annoncée de son emploi, de ses ressources vitales, de la mise en situation de précarité brutale et arbitraire.
Mais aussi, immédiatement, la colère et la révolte, le refus, la mobilisation.

Au terme des 58 jours de grève du printemps dernier, les salariés ont atteint un niveau élevé d’expérience des luttes, de conscience et de connaissance des enjeux de la bataille qu’ils sont décidés à mener.
Les interventions d’Olivier Leberquier et Gérard Cazorla l’ont démontré : Appel au calme et à la vigilance, (la direction ayant dans la période multiplié les provocations), refus total d’envisager la fermeture de l’usine : « c’est le projet de la direction, pas le notre, l’usine nous appartient, c’est notre outil… »

Le travail d’analyse économique réalisé a fait la démonstration que la revendication des salariés de revaloriser leurs salaires était totalement justifiée.
C’est la démarche du grand capital, avec son lot de cadeaux fiscaux, destruction des emplois, etc…, qui se montre dans toute sa violence, son absurdité et sa toxicité.
Le travail d’investigation économique et financière déjà entrepris va être continué et approfondi.
L’enjeu économique et politique de la lutte des FRALIB est lourd. Il va demander une mobilisation et une solidarité sans failles, mais aussi calme, vigilance, perspicacité.
Nous avons pu voir que les « FRALIB » et leurs syndicats en sont capables.

Une décision qui vient de loin

Dans deux des articles précédents [1] nous reprenions les études des salarié-e-s et de leur expert montrant que le groupe UNILEVER (Lipton, Knorr, Amora, Alsa, Maille, Dove, OMO, Signal…) faisait des profits grandissants au détriment de l’intérêt collectif qu’il s’agisse des consommateurs, des salarié-e-s ou des contribuables. Cette arnaque peut se résumer dans le tableau suivant montrant l’évolution en France sur 20 ans.

Désignation19892009Différence
Nombre d’emplois UNILEVER France 11500 3600 - 7900
Emplois sur le thé et additifs 650 182 - 468
Productivité [2] 221 000 331 000 +50%
Salaire moyen de l’usine +46% SMIC +3,5% SMIC - 42,5% [3]
Prix du thé [4] 177 238 + 61
quantité de thé par sachet 2gr 1,6gr - 20%
Prix de vente [5] 100 144 +44%
Impôts payés En France En Suisse - 200 millions en 3 ans [6]

Et encore ce tableau ne chiffre pas le manque à gagner pour l’ensemble de la protection sociale qu’une telle politique engendre…et que de manière empirique on peut estimer à au moins 1 milliard€ sur la période !

Donc comme nous l’indiquions précédemment, selon sa logique, année après année, UNILEVER, augmente ses profits. Mais il peut faire encore mieux d’autant qu’il a toujours trouvé à ses côtés des pouvoirs publics complaisants qui ont accepté la politique de fait accompli.

Exploiter plus pour gagner plus

Il y a 20 ans donc, il y avait 3 sites en France (Poitiers, Le Havre et Marseille) qui produisaient, comme aujourd’hui, le thé destiné essentiellement à la consommation française. [7] En 1989 les gouvernements de l’époque ayant décidé de fermer les chantiers navals de La Ciotat soit disant non rentables, les pouvoirs publics décidaient dans leur grande bonté de reconvertir les ouvriers du chantier. Pour ce faire ils finançaient la création de zones d’activité dont celle de Gémenos. Des activités nouvelles étaient encouragées à s’y installer pour « créer des emplois » moyennant force subventions et exonérations fiscales en tous genres. En fait d’activité nouvelles, hormis quelques commerces, on a assisté au déplacement d’entreprises existantes qui ont récupéré des locaux neufs à moindre frais…les avantages en plus. Au passage il y a eu à chaque fois des emplois supprimés tant parmi les ouvriers que dans les activités et commerces alentours. Fralib, malgré une lutte de 6 semaines n’a pas échappé à la règle. La lutte a permis de sauver l’essentiel des emplois et de garantir au personnel des conditions améliorées de transfert mais le déplacement a eu lieu.

En 1998 c’est le site du Havre qu’UNILEVER décidait de fermer au nom de la compétitivité. Là aussi la lutte fut dure. Si elle permit des conditions de transfert du personnel les meilleures possibles, elle n’empêcha pas la fermeture avec toutes les conséquences humaines qu’on imagine sans peine pour les salarié-e-s – qu’ils restent ou acceptent de se déplacer – et pour la ville du Havre qui n’avait pas besoin de ça…

On passait de 3 sites de production à 2, Ste Rentabilité pouvait être satisfaite !

En 2001, 3 ans plus tard c’est la même logique qui prévalut pour la fermeture de Poitiers. Il ne restait alors plus qu’un site en France, celui de Gémenos et 3 sites en Europe de l’Ouest (Angleterre, Belgique, Pologne) où la même logique avait conduit à la fermeture de sites en Irlande, Danemark….

En 2007, la direction d’UNILEVER annonce aux salarié-e-s de Gémenos un plan qu’elle concocte depuis longtemps [8] une baisse de la production de 47% non pas qu’il y ait moins de demande…mais pour transférer une partie de l’activité en Belgique, où l’entreprise serait en difficulté. Ce faisant elle reprend l’argument qu’elle avait déjà utilisé pour justifier la fermeture du Havre, argument qui ne tient pas ce que l’expertise demandée par le Comité d’Entreprise démontre aisément (productions différentes, produits des 2 usines mis en concurrence – non libre et faussée – par le groupe lui-même…). Evidemment ce projet s’accompagne d’un projet de licenciements faussement appelé plan social que les salarié-e-s combattent. La lutte sauvera 17 emplois et aura pour effet de retarder (une 1re fois) le plan de fermeture du site qui se cachait derrière le plan de réduction de la production. Pour autant la production fut réduite.

Il est à noter que malgré celle-ci, les profits sont suffisamment importants pour que la direction monte son plan d’évasion fiscale lui permettant d’échapper à 67 millions€ d’impôts par an comme déjà dénoncé dans l’article précité !

Avec la fermeture de l’usine de Gémenos, UNILEVER veut franchir une nouvelle étape. Aux 182 salarié-e-s du site il propose royalement 30 emplois en Belgique, 17 en Pologne, une prime de licenciement pour les autres et rien pour les employé-e-s sous-traitants.

Jusqu’où sont-ils prêts à aller ?

L’avancée technologique permet au groupe d’aller plus loin et d’envisager encore plus de production avec encore moins d’hommes et de femmes sur encore moins de sites… et qu’importe au passage les vies brisées, les régions sinistrées, un environnement dégradé par des productions qui font des milliers de kilomètres en poids lourd pour sillonner l’Europe.

On peut imaginer que demain une seule usine suffise pour toute l’Europe de l’ouest. _ Dans leur logique ils fermeront alors l’usine de Belgique pour ne garder que celle de Pologne [9].

N’en déplaise à ceux qui nous parlent de compétitivité pour justifier les suppressions d’emplois en France, notons au passage que la question du coût de la main d’œuvre – qui ne représente actuellement que 15cts par boite vendue 2,30€ en moyenne – est marginale par rapport à l’économie que représente la suppression d’un site. Ainsi le coût de la main d’œuvre en Belgique est plus élevé qu’à Gémenos, ça ne les empêche pas de vouloir y transférer la production française.

Au moins dans un premier temps. Après c’est sûr que, machinisme aidant, la Pologne et son salaire moyen à 830€ constitue une nouvelle opportunité de faire grimper la courbe des dividendes.

Quand on voit comment ils pressurent les producteurs, économisent sur une matière première qui représente au maximum 3% du prix de vente du produit, quand on voit comment le groupe a résisté 9 semaines pour ne pas satisfaire une revendication sur les salaires qui représentait 0,0122% des profits de l’année 2009, on mesure qu’aucune considération sur l’intérêt général ne peut les arrêter.

A une production à taille humaine et déjà profitable – faut-il le rappeler ? – répartie dans les régions de consommation, UNILEVER veut substituer des (voire un seul) lieux, à la production gigantesque et aux cadences infernales pour continuer la folle course vers un taux de profit encore plus fort pour satisfaire des actionnaires qui n’ont jamais mis les pieds dans aucune des usines qu’ils ouvrent ou ferment au gré du marché.

C’est cette logique mise en œuvre par toutes les multinationales et qui se traduit pour UNILEVER par la suppression de 113000 emplois dans le monde [10], qui explique les taux de chômage grandissants…quels que soient les pays concernés et la supposée compétitivité des entreprises.


[1Lire en particulier :
Salaires, prix, profits, l’exemple d’UNILEVER
UNILEVER arnaque les salariés, les clients et le fisc.

[2Mesurée en nombre de boites par an et par salarié-e

[3Si les salaires avaient seulement suivi l’évolution du SMIC (sans tenir compte de la productivité) le salaire moyen serait à 600€ de plus que sa valeur actuelle... et le double en tenant compte des gains de productivité !.

[4source FAO en US cents par kilo. En fait le prix du thé n’a pas bougé sur 20 ans la hausse de l’année 2009 s’expliquant essentiellement par les intempéries et une hausse de la demande...donc des profits !. Pour information ce prix, à son maximum de 2009, représente 0,0683€ par boite soit moins de 3% du prix de vente…

[5Il s’agit du prix payé par le consommateur. Indice des prix à la consommation, base 100 en 1989 source INSEE

[6L’arnaque au fisc validée par Sarkozy alors ministre des finances date de 2006.

[7Le site de Poitiers produisait surtout des soupes sous la marque Royco et des additifs nécessaires aux thés aromatisés

[8en fait à partir de 2003 la direction organise une baisse croissante de la production jusqu’à atteindre son objectif

[9celle d’Angleterre étant sur un marché spécifique dans le pays consommateur de thé par excellence

[10On est passé en 20 ans de 287000 emplois à 174000



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