Arrivée à Komani

dimanche 16 avril 2017
par  Charles Hoareau
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Par où commencer et par où ne pas finir ? Comment rendre compte de ce qui se vit et se joue ici, bien au-delà des frontières, pour un passager de quelques jours dans un pays à l’histoire si riche et au présent si complexe ? On pourrait écrire un livre entier…Je me résigne à donner de fugaces aperçus…

Quand on quitte l’Europe pour l’Afrique du Sud, dès la file d’attente à l’aéroport de Roissy pour l’embarquement dans l’avion, ce qui frappe le voyageur un tant soit peu habitué aux voyages vers l’Afrique, c’est que pour cette destination il n’y a que des blancs. Des blancs dont l’immense majorité parle afrikaner ou allemand…A moins d’en conclure que les sud-africains ont peur de l’avion, on se dit avant même d’embarquer, que plus de 20 ans après la fin de l’apartheid il y a encore du chemin à parcourir.

Si on en juge par les installations aéroportuaires l’Afrique du Sud, pays deux fois plus grand que la France métropolitaine, est plus riche que bien des autres 53 pays de ce continent. L’arrivée à East London, dans la région du Cap Est (ou Eastern Cape) [1] ne dément pas cette impression. Les bâtiments sont modernes et propres et l’aéroport semble bien desservi par des moyens de transport…Mais pour aller à Komani ma destination finale, il y a bien un chemin de fer mais il est très peu emprunté car lent et surtout pas sûr selon les habitants de la région. La seule solution est la voiture. Pour les gens du coin cela se traduit par un autostop très répandu qu’en France nous nommerions co-voiturage. Ici pas besoin d’Internet et de site dédié. On va au bord de la route avec sa destination inscrite au stylo sur un bout de carton en guise de pancarte et lorsqu’une voiture s’arrête on se met d’accord sur la participation aux frais : moins cher que le taxi, plus rapide que le train…Je suis accueilli par des camarades du syndicat NEHAWU et pour moi ce sera une voiture de location ce qui permet tout de suite de se retrouver dans l’ambiance européenne puisqu’on retrouve sur place les mêmes compagnies qu’en Europe : sans doute par souci des maitres de ce commerce de nous éviter le dépaysement…

La route est agréable, large et bien goudronnée, droite au milieu de montagnes petites et rondes comme autant de ballons couverts de verdure. En ce mois de mars qui est ici la fin de l’été la chaleur est douce et non étouffante. Nous ne sommes pas dans les chaleurs arides que l’on peut connaître ailleurs sur ce continent ou dans le pays même. Dans ce paysage agréable à traverser, entre buissons et prairies aux hautes herbes parsemées d’arbres à la vêture fournie, la verdure est partout présente.
Les arbres ne sont pas majestueux, tout juste plus haut que les buissons qui les entourent. De loin en loin des animaux, moutons, chèvres ou vaches, broutent, dans l’ombre paisible du soir qui descend.

Deux heures plus tard on arrive à Queenstown.
En fait on est bien à Komani, le nom d’origine de ce petit bourg, mais les anglais l’ont rebaptisé Queenstown et malgré une décision officielle prise par les autorités de rendre à sa ville son nom d’origine, aucun panneau n’ayant été changé, c’est encore le nom anglais qui apparait : la colonisation a la vie dure…Et ce sentiment est particulièrement renforcé quand on observe le nom des rues : Livingstone Street, King Albert Street, Trafalgar Street… Si d’aucuns pensent que les africains ne sont pas rentrés dans l’histoire il est clair que les colonisateurs ici anglais et hollandais, ailleurs français allemands ou belges, ont piétiné allègrement l’histoire africaine. Comme si l’empire du Mali, celui du Gabon, le royaume zoulou et le peuple Xhosa n’avaient jamais existé.

Il y a ici, comme dans de multiples villes d’Afrique du Sud, deux visages de la ville.
Il y a le Komani que l’on voit en arrivant avec des rues larges bordées de trottoirs souvent herbeux que l’on dirait parfois gazonnés qui jouxtent des maisons pour la plupart à un étage et des boutiques ou des enseignes internationales qui se fondent dans le paysage sans chercher à être imposantes.
Les rues, surtout dans le centre-ville, s’animent en journée et les trottoirs s’emplissent de marchands de ceintures, de tongs, de chapeaux, d’ombrelles ici très prisées ou de cordonniers qui travaillent à même le sol. On vend des bananes, des mangues et autres fruits africains, des habits, des bibelots, des bijoux de pacotilles, tout cela dans une longue guirlande de couleurs vives qui se tortille au long de la journée tout aussi lentement que l’ombre qu’elle suit. Dans certaines rues, luxe ultime, les chalands sont équipés de bâches vertes qui flottent sur des cadres incertains. La guirlande alors reste immobile jusqu’au soir…

Et puis il y a l’autre Komani, celui du township.
Celui que l’on ne voit que si on y est invité par quelqu’un du lieu. Celui de la misère et de l’apartheid qui n’en finit pas. Dans celui-ci, les maisonnettes sont en tôle, les rues étroites et sablonneuses, la pauvreté transpire par tous les trous des murs de fortune et des toits bringuebalants. Ici, prend tout son sens la phrase que prononcent les militants de la COSATU et du SACP [2] « nous avons gagné la liberté et l’égalité démocratiques, il nous faut maintenant connaître la liberté et l’égalité économiques ».

Evidemment pour mes hôtes, malgré l’heure tardive, je ne peux pas entrer dans la chambre qui m’est réservée à Komani sans d’abord avoir visité le bureau du NEHAWU, la plus forte des fédérations de la COSATU, la confédération syndicale historique de la lutte contre l’apartheid, qui exerce aujourd’hui le pouvoir par le biais d’une alliance originale et sans doute unique au monde sous cette forme, avec le parti communiste (SACP) et l’ANC avec lesquels ils constituent le gouvernement de la triple alliance.

Le bureau est un petit bâtiment d’allure agréable le long d’une avenue large et arborée et jouxte celui de l’ANC renommé « Chris Hani House » du nom d’un ancien leader de la lutte contre l’apartheid, dirigeant du SACP, assassiné en 1993 à l’âge de 50 ans. Tous ces bâtiments sont sous alarme avec des grilles de protection extérieures preuve s’il en était que la délinquance dont il est fait état à propos de ce pays n’est pas une invention mais une réalité quotidienne à laquelle les habitant-e-s doivent faire face.
Dès l’entrée on est fixés. Ici pas de faux semblant sur l’indépendance. Un grand panneau accueille les visiteurs il porte l’appel à construire sur le lieu de travail une organisation de classe internationaliste. Surtout, il arbore, comme sur nombre de banderoles ou d’affiches du syndicat, les portraits de Marx et de Lénine…

Il trône à côté d’une affiche en mémoire de Solomon Mahlangu, membre de la branche armée de l’ANC, assassiné en 1979 à 23 ans, par le pouvoir de l’apartheid à l’issue d’une parodie de procès et malgré la pression internationale d’alors.

La référence à la FSM est constante sur toutes les affiches comme l’est celle à Cuba et au SACP dont les drapeaux ornent, en même temps que ceux de l’ANC et bien sûr celui de l’Afrique du Sud, le bureau de la réception.

ANC, SACP, Cuba, Marx, Lénine…
Je ne vais pas leur parler tout de suite de la charte d’Amiens [3] d’autant qu’il est tard, que cela fait plus de 24 heures que j’ai quitté mon domicile, que je n’ai pas fermé l’œil dans l’avion…et qu’Amiens n’est pas en Afrique…

A suivre…


[1L’Afrique du Sud est divisée en 9 régions : le Northen Cape, le North West, le Limpopo, le Gauteng, le Mpumalanga, le Free State, le Kwazulu natal, l’Eastern Cape, le Western Cape, …

[2COSATU principale confédération syndicale d’Afrique du Sud, SACP parti communiste sud-africain

[3charte issue du congrès de la CGT à Amiens en 1906 qui tout en se prononçant pour une société sans classe déclarait le syndicat indépendant de tout parti politique



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