Hermès profits et bouches cousues

mardi 16 février 2010
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Ils se lèvent tôt. Ils triment dur, mais ne palpent pas lourd. Parfois, comme chez Thomé-Génot, Ardennes Forges ou Lenoir-et-Mernier, ils perdent leur emploi, chapardé par des patrons voyous. Au fond, ils n’ont qu’un droit, celui de la boucler. Bienvenue au cœur de la « France qui souffre »  !

C’est ici qu’en décembre 2006, lors d’une visite de campagne présidentielle aux Ateliers des Janves, un équipementier automobile de Bogny-sur-Meuse, le futur vainqueur, Nicolas Sarkozy, a voulu, dans une adresse solennelle aux oubliés de cette sous-France, forger son profil « populaire » et estamper son fumeux slogan  : « Travailler plus pour gagner plus ». Une promesse, on l’a vu, non tenue, doublée d’un stigmate, on le constate encore aujourd’hui, presque indélébile. Et pourtant, c’est ici même, juste à côté des Janves, qu’une étoile scintille dans le marasme  : implantée depuis 2001, la Maroquinerie des Ardennes, filiale de fabrication de sacs à main du groupe Hermès International, emploie, dans l’euphorie féerique du luxe, près de 250 salariés.

Hermès fait rêver « Bogny-le-Boulon »

Depuis le chemin de halage, au bord de la Meuse, en contrebas, le bâtiment spectaculaire construit par l’architecte Patrick Berger prend des allures de temple grec. Comme sis sur le versant rieur d’une coulée de larmes, un heureux accident de l’histoire, un sacré cadeau, tombé du ciel. Pas étonnant qu’Hermès, divinité messagère apportant le regain en aval de Charleville-Mézières où le taux de chômage flirte avec les 20 %, soit dans les parages tantôt vénérée tantôt crainte. De temps à autre, la presse locale narre ses miracles  : dernier en date, l’histoire de cet ouvrier ardennais transformé en « ambassadeur » de la marque, expatrié « dans le monde des people » à San Francisco, aux « States », pour réparer les sacs garantis à vie…

À chaque étape de l’expansion de la maroquinerie sur le territoire de « Bogny-le-Boulon » – le sobriquet affectueux rappelant l’ancrage séculaire de boulonneries dans cette vallée –, les gazettes se frottent les yeux en louant une « aventure géniale ». Registre de la success story à tous les étages  : Hermès, c’est le rêve éveillé  ! Dans son hôtel de ville surdimensionné – un ancien siège social d’une taule disparue –, Erik Pilardeau, maire PS de Bogny, ne se fait pas prier pour raconter le début de la fable. « Au début des années 2000, il y avait un Ardennais dans la division cuir d’Hermès, l’entreprise devait implanter de nouvelles maroquineries en France et, lui, il voulait en profiter pour faire quelque chose pour son pays, relate-t-il. Il était de Bogny, j’avais joué au handball avec son frère. »

Le maire tempère tout de même son élan  : « Attention, ce n’était pas une affaire sentimentale, nous étions en concurrence avec d’autres sites, mais ils ont mesuré nos avantages  : on avait un guichet unique des collectivités, on n’est pas trop loin de Paris et ils savaient qu’ils allaient trouver ici des personnes adéquates. Les Ardennais, question habileté manuelle, courage et adaptation, ils sont réputés. » Une habitante confirme de manière crue  : « Les Ardennes, à mes yeux, c’est la Chine de la France. On a des salaires très bas, on n’est pas très qualifiés au départ, mais on apprend vite, on est vaillants et pas toujours très au courant de nos droits… »

Ni « usine » ni « boutique »  : luxe, calme et volupté

C’est la règle d’or de la maison  : toujours mettre en avant le savoir-faire extraordinaire de ses artisans. Hermès le fait jusqu’à la fin du mois de février dans sa boutique de la rue de Grenelle à Paris où la vitrine a été transformée en mini-atelier de maroquinerie, mais aussi sur son implantation de Bogny où les ouvriers – des femmes, en vérité, à une écrasante majorité (entre 75 % et 80 % des effectifs) – ont les meilleures places avec vue plongeante sur la forêt et le fleuve, en plein soleil quand il y en a… C’est si beau que les gens du cru ont du mal à qualifier les lieux  : « Moi, avec mon père ouvrier, je connais l’usine, et le côté Germinal m’a toujours fait peur, témoigne une des filles de la maroquinerie. Chez nous, ça n’a rien à voir  : les ateliers sont splendides, très propres, bien conçus. On a un réfectoire magnifique, il n’y a rien à redire. » Et Erik Pilardeau enfonce un coin  : « Hermès, je rechigne à appeler ça une “usine”, ce n’est pas la “boutique” qui sent l’huile  ! Fabriquer des sacs à main, ce n’est tout de même pas pareil que de faire des boulons… »

Taraudés par le chômage, désarmés par la désindustrialisation, les locaux voient les ateliers Hermès comme un havre de paix qui offre des denrées en voie de raréfaction  : des emplois, de bonnes conditions de travail et des métiers passionnants. « C’est extraordinaire pour le département, se félicite-t-on au lycée professionnel Armand-Malaise à Charleville-Mézières qui a mis en place un CAP maroquinerie en un an en étroit partenariat avec le groupe. Chez Hermès, les mains qui créent, ce sont des mains qui ont une tête, et on est en train de prouver que, dans les Ardennes, nous sommes capables de nous élever au niveau de qualité exigé par la haute couture du sac… » Dans les ateliers, tout le monde salue la préoccupation de ménager les artisans. « On force parfois sur les bras, il faut être assez costaudes parce qu’on doit écraser le cuir, mais la direction a travaillé avec des ergothérapeutes, installé des machines qui limitent les gestes pénibles  », constate Fanny Aomar, salariée depuis cinq ans à la Maroquinerie des Ardennes et déléguée CFDT depuis juillet 2009. J’aime beaucoup mon travail en tant que tel  : comme ce n’est pas à la chaîne et que c’est assez complexe, j’ai parfois l’impression d’être payée pour faire mon hobby. »

Les ouvriers en vitrine, pas les profits


Loin des grandes baies vitrées de la Maroquinerie des Ardennes, les profits réalisés par Hermès restent, eux, littéralement dans l’angle mort. Vendredi dernier, le groupe de luxe a livré de premières indications sur ses comptes annuels  : en pleine tourmente économique mondiale, il a réalisé un chiffre d’affaires global en hausse de 8,5 %, à 1,91 milliard d’euros, en 2009. Dans le détail, c’est le secteur de la maroquinerie (+ 22,7 % par rapport à 2008), constituant désormais la moitié de l’activité d’Hermès, qui tire très nettement les ventes et les profits. Avec plus de 24 % de rentabilité opérationnelle, Hermès s’attend à réaliser un bénéfice net de plus de 300 millions d’euros. De quoi distribuer, comme tous les ans, près de 110 millions d’euros sous forme de dividendes à ses actionnaires. « Ce qui est sûr, c’est que l’entreprise ne connaît pas les effets de la crise, bien au contraire, sur les sacs et les bagages, avance Denis Marmonier, représentant syndical CGT au comité de groupe d’Hermés. Depuis des années, il y a une croissance exponentielle dans la maroquinerie. »

À Bogny-sur-Meuse, l’écho de ces résultats mirifiques ne parvient qu’étouffé. On l’a vu, le terreau est propice au discours sur la « crise », même contre l’évidence économique, et localement, la direction ne se prive pas d’user de cet argument massue. C’est ainsi qu’après avoir annoncé, fin 2008, son intention de créer une extension de la maroquinerie, avec une centaine d’emplois supplémentaires à la clé dans un atelier de découpe des peaux, et d’avoir vu pleuvoir les fonds publics comme lors de son installation (400 000 euros du Feder, 100 000 euros du conseil général, 170 000 du conseil régional, 200 000 euros du ministère de l’Aménagement du territoire), la direction du groupe vient en catimini de stopper net ce projet qui devait être achevé… au printemps 2010.

Avec, en main, un courrier d’Hermès annonçant fin octobre 2009 « l’arrêt du projet d’extension du site », la commission permanente du conseil régional Champagne-Ardenne vient le 25 janvier dernier, d’annuler purement et simplement la totalité de la subvention accordée. Interrogée par l’Humanité, la direction d’Hermès à Paris évoque une « réduction des plans d’embauche en 2009 dans le groupe », mais « le site des Ardennes continue son développement, promet-elle, et son extension sera envisagée dans les années à venir ». Dans les ateliers, c’est l’incompréhension. « Depuis des mois, ils ont suspendu les travaux en invoquant le prétexte de la crise, raconte une ouvrière. C’est très bizarre parce qu’on n’arrive pas à suivre la demande  : il faut toujours attendre dix-huit mois pour avoir un sac… Pendant des années, il y a eu des vagues d’embauches en continu, les gens faisaient l’affaire, ou pas, mais Hermès recrutait. Là, on a l’impression que tout est au point mort. La direction nous presse pour faire des heures supplémentaires, mais semble avoir arrêté aussi les embauches, tout comme l’extension. » L’année dernière, pour la première fois en cinq ans, la maroquinerie a ainsi laissé sur le carreau tous les diplômés de son CAP maison dans les Ardennes.

Quand Hermès « craint le pire »…

Avec une capitalisation boursière de plus de 10 milliards d’euros, Hermès (8 000  salariés dans le monde, dont 2 200 maroquiniers en France) compte parmi les 30 premières entreprises françaises. Une performance pour ce groupe fermement contrôlé par les descendants de son fondateur au XIXe siècle. Son action a vu sa valeur augmenter de plus de 25 %, fin 2008. Le chiffre d’affaires croît de près de 10 % par an depuis les années 2000.

Mais voilà que Patrick Thomas, le gérant d’Hermès, s’épanche, dans le Figaro de samedi dernier, avec un argument pour le moins étonnant  : « Pour 2011-2012, je crains le pire en raison de la fiscalité car il va bien falloir que les États se remboursent des sommes investies dans la relance des économies. Or, ils vont prendre l’argent là où il se trouve  : chez les plus aisés qui sont nos clients… »

Silence dans la vallée, acte II ?

« Au niveau des salaires, c’est assez compliqué, c’est très vague, on a une fourchette un peu large », évacue une élue du personnel. Voilà la question taboue par excellence chez Hermès. À sa manière, un ouvrier licencié de la métallurgie et reclassé à la maroquinerie le dit sans détour  : « J’ai de la chance quand même. C’est vrai qu’il y a des chamailleries entre les femmes dans les ateliers, de la surveillance, une chape de silence, mais en même temps, j’ai du boulot. On ne va pas se plaindre, il y a tellement de copains au chômage  ! Et grâce aux primes comme le treizième mois et l’intéressement, on n’est pas mal payés… » Alors que chacun d’entre eux fabrique, par mois, environ 15 sacs à main, vendus ensuite dans les boutiques 3 500 euros au minimum, les ouvriers, dont les salaires de base démarrent tout juste au-dessus du smic (1 380 euros brut), ont de quoi se poser des questions sur la répartition des richesses. « On sait qu’on a des avantages comme l’intéressement et le treizième mois, mais sur le salaire de base, c’est assez opaque, raconte une des petites mains. Ce que je sais, c’est qu’à la base, je suis payée 9,4 euros de l’heure, soit 50 centimes au-dessus du smic horaire. »

Ex-salarié d’une boulonnerie liquidée et secrétaire de l’union locale CFDT, Claude Choquet s’en étrangle  : « Moi, quand j’étais dans la métallurgie, je tournais à 12 euros de l’heure. C’est invraisemblable quand on voit la valeur ajoutée produite chez Hermès  ! » Selon Denis Marmonier, le constat vaut pour d’autres sites ailleurs en France  : « C’est sûr qu’on peut trouver pire, mais vu que c’est une entreprise du luxe, ils pourraient faire mieux quand même. Dans les négociations annuelles obligatoires, le groupe limite toujours drastiquement les augmentations générales pour privilégier les augmentations individuelles  : cette année, on en est 1 %  ! Ce n’est pas vraiment décent… »

En dehors d’un bref débrayage spontané, en octobre 2007, en soutien de l’ancien directeur du site licencié pour sa « gestion trop sociale » – selon l’interprétation donnée à l’époque par les ouvriers –, la Maroquinerie des Ardennes n’a guère connu jusqu’ici de mouvement revendicatif. La faute à la peur panique qu’inspire Hermès à Bogny-sur-Meuse  ?

Quand une première organisation, la CFDT, s’est implantée dans la boîte en juillet dernier, une pétition anonyme a circulé dans les magnifiques ateliers de la maroquinerie pour dénoncer le « risque de repartir à zéro, de régresser sur tous les acquis » à cause de la présence de syndicalistes dans l’entreprise. Au point que l’inspection du travail a dû rappeler à la direction son obligation de ne pas entraver l’action syndicale  ! « Dans l’esprit de la direction, il faut toujours avoir la bouche aussi cousue que nos sacs à main, rappelle Fanny Aomar. On nous en demande toujours plus, de faire mieux, plus vite et pour pas plus cher… En fait, quand il s’agit d’avoir des droits, on n’est que la Maroquinerie des Ardennes, une petite boîte de la vallée de la Meuse, presque comme les autres, mais quand il s’agit d’avoir des devoirs, là, on est Hermès et il faut que tout ce que nous faisons soit parfait. »

À Bogny, la sous-France reste condamnée à la boucler, la boule au ventre. Et plus encore, peut-être, sous l’étoile de son nouveau dieu.

Par Thomas Lemahieu dans l’Humanité du 10/02/2010

Transmis par Linsay.



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mercredi 17 février 2010 à 18h24

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