Bradley Manning, l’oublié de l’affaire WikiLeaks

mardi 3 janvier 2012
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Comme le soulignent trop rarement les articles consacrés à cet homme, cette affaire est un sérieux avertissement donné à toutes celles et ceux qui s’opposent à l’impérialisme américain.

Bradley Manning, arrêté en juin 2010 pour l’accusation sans preuve d’avoir transmis des informations reprises par WikiLeaks, ne sera pas jugé avant le printemps 2012. Il risque la prison à vie et subit en attendant un traitement inhumain.

Dans l’affaire de WikiLeaks, il y a une personne dont on ne parle pas beaucoup : Bradley Manning, ce jeune soldat de 23 ans qui a été arrêté et accusé d’avoir donné à WikiLeaks des documents classifiés. Il est détenu dans la prison de la base des Marines de Quantico, en Virginie, après avoir été détenu pendant deux mois au Koweït. Pourtant, aucune charge ne pèse sur lui. Il est virtuellement tenu au secret.

Détenu depuis plus d’un an et demi par l’armée, Manning a été soumis à un régime de détention à l’isolement total, a une nudité forcée, à la privation de sommeil et à d’autres cruautés. On lui a refusé l’application d’une procédure régulière et des réunions privées avec ses avocats et avec des enquêteurs des droits de l’homme.

Le traitement que l’Etat fait subir à Manning vise à briser sa volonté, tout à l’image des détenus à Guantanamo Bay qui ont été obligés d’avouer des accusations fabriquées de toutes pièces par le gouvernement américain.

Glenn Greenwald [1] a décrit de manière extrêmement critique les conditions dans lesquelles le jeune soldat est détenu, qui constituent « un traitement cruel et inhumain et qui, selon les normes de beaucoup de nations, sont assimilables à de la torture ».

Le Rapporteur Spécial de l’ONU sur la torture a commencé à enquêter pour déterminer si le régime d’isolement carcéral de Manning pourrait être qualifié de torture aux termes du droit international. Bien qu’il n’ait fait preuve d’aucun acte de rébellion depuis son arrestation en mai dernier, Manning est placé sous le régime de haute sécurité. Il est isolé dans sa cellule 23 heures sur 24, coupé de tout contact humain, même indirect, sans lecture ni aucune affaire personnelle. « Même à l’intérieur de sa cellule, ses activités sont soumises à de sévèrement restrictions ; on l’empêche même de prendre de l’exercice et il se trouve sous une surveillance constante pour renforcer ces restrictions », dit Glenn Greenwald. Par brimade, on lui dénie même le droit d’avoir un oreiller et des draps. Ses gardiens lui empêchent tout exercice et son sommeil est systématiquement interrompu.

Le Pentagone affirme cependant que les conditions de détention de Manning sont les mêmes que celles que peut connaître n’importe quel détenu, ce qui inclut la télévision, la lecture et l’activité physique sans contrainte. Mais selon un chercheur du MIT, David House, l’une des rares personnes à avoir pu rencontrer Manning à Quantico, ce dernier lui aurait déclaré qu’il n’avait qu’épisodiquement le droit de sortir et qu’en matière d’exercice sa seule possibilité se limite à être placé dans une pièce où il peut tourner en rond.

Manning se voit imposer les mesures qu’on destine aux détenus susceptibles de se suicider alors qu’un examen psychologique a clairement établi qu’il n’était pas suicidaire : il est constamment surveillé par des gardes ; avant de se coucher il doit se déshabiller et ses vêtements sont donnés aux gardes chaque soir ; il dort dans une « couverture de suicide » qui est, déclara-t-il à House, « identique en poids et en consistance aux vêtements de protection utilisés dans les laboratoires de radiologie, et en substance identique à un tapis rugueux et raide ». Selon Greenwald, les médecins de la prison lui administrent des antidépresseurs.

Un psychiatre, Jeff Kaye, déclara à David House après avoir rendu visite à Manning, qu’il est impossible de faire une évaluation complète de son état sans contact personnel, mais il ajouté que « l’isolement carcéral va lentement réduire l’état mental et physique de Bradley Manning ».(...)

« Avec le temps, l’isolement produit un syndrome bien connu qui est apparenté à celui d’un trouble cérébral biologique – le délire. La liste des conséquences possibles sur une personne est longue et peut inclure une incapacité à tolérer des stimulus ordinaires, des troubles du sommeil et de l’appétit, des formes primitives de pensée et des ruminations agressives, des altérations de la perception et des hallucinations, l’agitation, des crises de panique, la claustrophobie, le sentiment de perte de contrôle, la colère, la paranoïa, la perte de mémoire, le manque de concentration, des douleurs généralisées dans tout le corps, des anomalies d’EEG, la dépression, des idées suicidaires et des comportements aléatoires et autodestructeurs. » (Joshua Holland, Bradley Manning Suffering Extreme Isolation, December 24, 2010, )

Selon Kaye, les effets de la détention ont déjà commencé à apparaître sur Manning – il semble avoir des difficultés de concentration et sa condition physique se détériore. Comme le note Glenn Greenwald, le régime d’isolement prolongé est « largement considéré dans le monde entier comme fortement néfaste, inhumain, et probablement même comme une forme de torture."

Dans un article du New Yorker paru en mars 2009 intitulé « L’isolement permanent est-il de la torture ? » – le chirurgien et journaliste Atul Gawande rassemblait des avis experts et des anecdotes personnelles pour démontrer que, « tous les êtres humains ressentent l’isolement comme de la torture ». En soi, le régime l’isolement prolongé détruit progressivement l’esprit d’une personne et la conduit à la folie. (...)

Terroriste ou héros ?

Le gouvernement Obama entend utiliser Manning pour fermer WikiLeaks et faire taire son fondateur Julian Assange qui fait présentement appel de son extradition vers la Suède où il doit être jugé sur la base d’accusations fictives de délit sexuel. S’il perd son appel, Assange risque d’être extradé vers les Etats-Unis pour y être soit jugé comme terroriste par le ministère de la Justice soit interpellé et détenu à vie sans procès par l’armée américaine.

En février 2010, le site d’information WikiLeaks avait commencé à publier le matériel que Manning est accusé d’avoir transmis. Les documents ont révélé la criminalité du gouvernement américain et de l’administration Obama ainsi que d’autres gouvernements de par le monde. Les révélations sur la corruption et la brutalité des régimes au Moyen-Orient ont contribué à attiser le soulèvement révolutionnaire qui s’est déclenché à travers toute la région.

Si Manning était effectivement responsable de la publication de ce matériel, il aura rendu un grand service à l’humanité. Le seul « crime » qu’il a commis est celui d’avoir révélé au grand jour les véritables crimes de l’impérialisme américain.

C’est cela qui ne lui est pas pardonné la diffusion d’informations cachées et en particulier la diffusion d’une vidéo qui a fait sensation, montrant l’attaque d’un hélicoptère US contre un groupe de civils désarmés et l’attaque qui s’ensuivit contre les sauveteurs qui se précipitaient pour évacuer les survivants, informations qui furent des révélateurs des horreurs de la guerre qu’on ne voit jamais dans les images filtrées et montrées par les militaires.

Il faut reconnaître que Manning est un « whistleblower », un lanceur d’alerte [2]. Pour certains Etats-uniens, Manning dénonce des crimes commis par les forces US en Irak et se sent obligé de diffuser l’information dans l’espoir qu’elle suscitera « à l’échelle du monde, des discussions, des débats et des réformes ». « Je veux que les gens voient la vérité », écrivit-il, « indépendamment de qui ils sont, car sans information, vous ne pouvez pas en tant que public, prendre des décisions en connaissance de cause. » [3]

« Sachant que les Etats-Unis peuvent faire disparaître, et fait disparaître des gens à volonté dans des “sites noirs”, qu’ils les assassinent avec des drones invisibles, les emprisonnent pour des années sans le moindre procès même en sachant qu’ils sont innocents, les torturent sans pitié, et qu’ils agissent d’une façon générale comme un pouvoir impérial voyou au-dessus des lois, tout cela crée un important climat d’intimidation et de peur. Qui osera défier le gouvernement des Etats-Unis – même de manière légale – sachant qu’il pourrait agir au mépris des lois, avec violence, sans frein et sans crainte des répercussions ? » [4]

Parlant des modalités habituelles d’incarcération définies par le droit international, Greenwald commente : « C’est le côté sombre du régime d’exception américain. Notre volonté de ne pas appliquer ces critères aux prisonniers américains rendit facile le refus d’appliquer la convention de Genève qui interdit de tels traitements aux prisonniers de guerre étrangers, au détriment de la position morale de l’Amérique dans le monde. De la même manière que la génération précédente d’Américains avait accepté la ségrégation légale, notre génération a accepté la torture légale. Et il n’y a pas de plus claire manifestation de cela que notre usage routinier de l’isolement carcéral. »

Il faut dire qu’aux USA les droits humains viennent de prendre encore un sérieux coup avec la National Defense Authorization Act [loi de finances relative au financement de la machine de guerre] qui contient des dispositions qui permettront de détenir dans des prisons militaires pour une durée indéfinie, sans inculpation ni jugement, des citoyens arrêtés sur le sol américain. La loi légalise effectivement la politique mise en vigueur par le gouvernement Bush et élargit son usage sur le sol américain, abrogeant la Déclaration des droits des Etats-Unis.

Lors de l’audition dont il a fait l’objet du 16 au 22 décembre dernier, la défense de Manning a été obligée de présenter ses arguments sans le témoignage de 46 des 48 témoins qu’elle avait requis. Le ministère de la Justice exerce une influence directe sur le processus judiciaire en ce que le lieutenant-colonel Paul Almanza, officier chargé de l’enquête et procureur du ministère de la Justice, préside l’affaire en qualité de juge. Ignorant les protestations de la défense selon quoi ces fonctions représentent un conflit d’intérêts, Almanza et l’armée ont rejeté les appels exigeant qu’il se récuse. Cette audition est destinée à déterminer si Bradley va passer en cour martiale où il risque la prison à vie. Le colonel chargé d’examiner le dossier devrait rendre sa décision dans plusieurs semaines.

Comme on pouvait s’y attendre, lors des débats, l’accusation a ressorti l’épouvantail Al Quaida. L’accusation a réclamé le renvoi de Manning devant une cour martiale au nom de 22 chefs d’accusation dont l’un des plus terribles est résumé dans cette phrase : « Il a aidé les ennemis des Etats-Unis en leur fournissant indirectement des renseignements à travers Wikileaks ».

La défense a demandé que n’en soient retenus "que" trois d’entre eux selon lesquels Bradley Manning encourrait trente ans de prison. « Trente années comme peine maximum, c’est suffisant »(sic !).

30 ans pour avoir voulu dénoncer les atteintes aux droits humains ! C’est donc ce que peut espérer au mieux la défense ?

Si c’était en Chine on aurait des manifestations et des protestations officielles dans tout l’Occident...

Décembre 2011

Cet article a été rédigé à partir d’une revue de presse transmise par Linsay


Sources :Bradley Manning Suffering Extreme Isolation Courageous Whistleblower ’Physically Deteriorating’ By Joshua Holland, AlterNet Posted on December 23, 2010, Printed on December 24, 2010

The Inhumane Conditions of Bradley Manning’s Detention By Glenn Greenwald Salon December 15, 2010 ;


[1Glenn Greenwald est un avocat, auteur et blogger états-unien. Il intervient sur le blog Salon.com où il traite de questions politiques et juridiques. Il est fait référence ici à un article publié le 15 décembre 2010 intitulé « The inhumane conditions of Bradley Manning’s detention ».

[2Whistleblower signifie littéralement « celui qui siffle ». C’est quelqu’un qui avertit les autres sur une situation qu’il estime anormale, injuste, éventuellement contre l’avis de sa hiérarchie. Contrairement au délateur, le « lanceur d’alerte » avertit contre une menace mettant en danger la communauté.

[3Cité par Greenwald.

[4Greenwald.



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mercredi 4 janvier 2012 à 07h50 - par  chb

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