L’Algérie est grosse d’une nouvelle évolution

A la veille du 12 février, Sadek donnait sa vision des mouvements en cours dans son pays.
mardi 15 février 2011
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On l’oublie souvent, l’Algérie, comme le rappelle le journal l’Expansion, « est un pays riche... au niveau macroéconomique. Son PIB est supérieur à celui de pays comme le Portugal, le Danemark, les Emirats Arabes Unis ou la Hongrie. Le gaz naturel et, dans une moindre mesure, le pétrole ont permis au pays de se désendetter et de constituer des réserves de changes. La Banque centrale algérienne détient environ 140 milliards de dollars, soit plus que la France, ce qui place l’Algérie en 10e place mondiale. L’endettement extérieur est limité à quelques points du PIB. Et la situation devrait encore s’améliorer. L’Algérie profite en effet de la stratégie de diversification des importations de gaz et de pétrole mise en place par l’Union européenne. Ainsi, elle est devenue, en quelques années, le 3e fournisseur de gaz de l’UE et devrait bientôt dépasser la Norvège. »

Naguère encore le FMI L’Algérie est sur la bonne voie (...) Les développements économiques s’annoncent même très favorables » M. de Vrijer FMI) . ou la banque mondiale se réjouissaient de « ces indicateurs macro économiques » comme ils disent, tout comme ils le faisaient pour la Tunisie...

Les révolutions en cours les rendent aujourd’hui plus prudents. Même l’Expansion parle d’une « rente qui ne profite qu’à quelques privilégiés » et de citer les chiffres de « 30 à 40% de jeunes au chômage », de « 28% de la population vivant sous le seuil de pauvreté, soit plus qu’en Tunisie », de « 140.000 personnes [qui] quittent l’Algérie chaque année pour trouver un avenir meilleur à l’étranger. »

Comme quoi les luttes des peuples peuvent mettre le social et la question de la répartition des richesses au devant de la scène.

Une partie de l’opposition algérienne se prépare à une grande manifestation. Le pouvoir tentera de l’étouffer et la réprimer par ses moyens habituels. Plusieurs courants ou forces organisées n’ont pas adhéré à cette initiative précise, en exprimant le besoin de rassembler plus largement et dans une plus grande clarté.
Mais la totalité des forces populaires et politiques acquises à la démocratie, à la justice sociale et à la dignité nationale souhaitent agir pour un réel et profond changement du système. Ce changement est impossible à réaliser sans une mobilisation puissante, durable, pacifique et unitaire.

Il est difficile aujourd’hui de prévoir les formes concrètes que va prendre ce processus.
La complexité et les difficultés à surmonter sont liées à deux raisons.
- La première est la composition du pouvoir avec deux castes prédatrices, qui par leurs rivalités sèment une certaine confusion parmi les courants politiques et la population.
- La seconde est la division des oppositions au régime, notamment selon des clivages idéologiques et identitaires pas toujours justifiés.

En définitive, l’évolution dépendra de la dynamique que pourra susciter l’action massive et pacifique de la base populaire.
Elle dépendra, comme en Tunisie et en Egypte, de la capacité des forces jeunes et conscientes à donner un contenu démocratique et social à la mobilisation des larges forces, qu’elles soient d’inspiration laïque ou islamiste.

C’est la condition pour mettre en échec la cause première et fondamentale des malheurs algériens depuis l’indépendance : les orientations des cercles impérialistes et de leurs relais locaux.

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Epokhi :
L’Algérie vit sur un volcan, a dit un journaliste français à un de ses correspondants. Pensez vous que votre pays se trouve dans une situation critique ?

Les émeutes spontanées des jeunes algériens en janvier dernier ont été en effet les premières fumées d’un volcan qui gronde. D’autres signes comme les suicides spectaculaires par le feu indiquent la profondeur du mal. Depuis des années aussi, des dizaines de jeunes « harragas » quittent chaque jour le pays sur des embarcations précaires vers l’Europe, une autre forme de suicide dans l’eau. Et surtout, chaque jour les protestations spontanées ou syndicales et politiques se multiplient, elles expriment sous différentes formes la colère et l’exaspération de la population. Les évènements de Tunisie et d’Egypte ont achevé de briser le mur de la peur.

Néanmoins, le souvenir du soulèvement national des jeunes d’Octobre 1988 et de ses suites aiguise la vigilance des couches les plus politisées. Ce tournant avait mis fin formellement au règne du parti unique FLN. Mais ce pluralisme sans démocratie a montré au bout de deux ans qu’il laissait intactes et même aggravait les grandes contradictions économiques, sociales et politiques.
La soif de liberté et de justice sociale a été détournée et pervertie pendant la décennie 90 par les sphères dominantes vers des évolutions tragiques. La lutte contre le terrorisme sanglant et massif des groupes se réclamant d’un islamisme politique émergé d’un régime oppressif, a servi de prétexte pour couvrir d’une chape d’arbitraire toute une population prise en otage.

L’instrument juridique de cette main mise dictatoriale du pouvoir a été la proclamation de « l’état d’urgence ». Une loi qui depuis près de vingt ans sert de prétexte à l’étranglement de toute vie citoyenne et d’émergence constructive d’une société civile. Pris de panique face à la lame de fond qui soulève en ce moment le monde arabe, les dirigeants viennent de laisser entendre que ce texte de loi serait bientôt levé. Mais s’il n’y a pas de changement encore plus radical et rapide, la lave brûlante du volcan rompra les digues.. Dans le nouveau contexte régional actuel, l’Algérie ne supportera plus longtemps la détresse matérielle jointe aux humiliations morales que lui inflige le régime.

Epokhi :
Après les manifestations de Janvier, plusieurs organisations de l’opposition politique et sociale laïque appellent à de nouvelles mobilisations à Alger pour le 12 février. Dépassent-elles les difficultés et mesures de répression ?

On voit effectivement un foisonnement de plus en plus grand d’appels, d’initiatives. Mais elles restent dispersées alors que le contexte politique devient plus favorable. Le pouvoir se trouve sur la défensive depuis les changements en cours dans le monde arabe.

Notre expérience et celle des autres peuples de la région montre cependant que le régime ne se résignera pas facilement à céder aux revendications démocratiques. La population et les courants démocratiques sont capables d’affronter et mettre en échec les obstacles policiers et répressifs directs. Mais ils craignent davantage - et cela les a paralysés beaucoup jusqu’ici - les capacités du pouvoir de manœuvrer pour diviser les courants et organisations d’opposition.

C’est selon moi le plus grand obstacle. Les composantes du mouvement algérien pour les droits et libertés démocratiques et pour la justice sociale n’ont pas assimilé suffisamment encore la grande leçon de la guerre de libération.
Le succès de celle-ci fut le résultat de l’unité d’action autour du même objectif commun, malgré la diversité politique et idéologique et des divergences importantes.
La nature de ces divisions est en particulier d’ordre idéologique et identitaire, elles portent notamment sur les problèmes linguistiques, culturels, religieux, au préjudice d’une conscience d’intérêt national et social plus élevée.

Vous me parlez d’opposition « laïque ». Mais outre que des divisions pas toujours justifiées parcourent ce secteur de l’opposition, la plus grande défaillance est celle qui jusqu’ici a empêché le minimum nécessaire d’action démocratique et sociale commune entre les courants que vous appelez laïques et ceux qui s’inspirent de sensibilités et de principes de nature religieuse et culturelle.

Surmonter ce clivage est fondamental. Avec l’expérience. des évolutions ont été enregistrées en ce sens, aussi bien au sein des laïques que des religieux ou culturalistes, en particulier à partir des luttes sociales et syndicales. La question sociale et la politique sociale sont au cœur et du problème démocratique et des solutions. Les progrès dans la prise de conscience de ce fait restent insuffisants par rapport aux avancées constatées dans les cas tunisien, égyptien ou libanais. Il n’est pas exclu et il faut le souhaiter, que l’aiguisement des luttes contre l’autoritarisme et l’arbitraire accélère ces évolutions positives.

Epokhi :
Les forces de progrès de gauche ont un rôle spécifique dans un pays où le FLN avait mis son sceau sur les décennies qui ont suivi l’indépendance ?

Ce rôle est devenu d’autant plus nécessaire que ces forces de progrès, communistes ou courants de gauche, ont été systématiquement contrecarrées. Depuis les indépendances, les partis communistes ou des courants de gauche à l’intérieur des formations politiques, syndicales et autres organisations de société, ont été soit directement réprimées, interdites et persécutées, soit entravées par des moyens de propagande et pressions de toutes sortes. Sous Benbella et Boumediène, on a prétendu inutiles des partis communistes du fait que les objectifs socialistes étaient soi-disant pris en charge par les pouvoirs nationalistes. Plus tard, avec Chadli et tous les pouvoirs suivants, on a mis systématiquement en opposition les partis communistes ou socialisants avec les courants islamistes (ou d’autres courants à fondements identitaires et culturels, soutenus ouvertement ou de façon occulte par les appareils du pouvoir .

Ces difficultés se sont aggravées dans notre pays après l’effondrement des Etats socialistes de l’Est européen, parallèlement à la vague ultralibérale et néo-impérialiste des années 90. Les organisations qui s’efforçaient d’appeler aux luttes selon les critères et la grille de lecture des intérêts de classe à l’échelle nationale et internationale ont reculé, ont implosé ou n‘ont pas su préserver leur autonomie. Les syndicats et organisations de masse parvenaient difficilement ou pas du tout à forger et préserver une autonomie suffisante.

Mais vingt ans plus tard, les catastrophes amenées par le néolibéralisme mondial et ses relais nationaux continuent d’ouvrir les yeux du plus grand nombre dans chaque pays. On peut observer des efforts réels quoiqu’insuffisants pour recomposer les forces d’opposition et les mettre à la hauteur des attentes et des mécontentements populaires. Dans le bouillonnement ambiant de colère anti-despotique, l’un des problèmes est de surmonter les approches simplistes. Celle par exemple qui considèrerait que l’essentiel serait de renverser le pouvoir actuel, sans se préoccuper du contenu social, économique et politique de l’alternative. Les malheurs de l’Algérie après la percée démocratique d’octobre 1988 est pourtant très instructive. La main mise persistante des clans au pouvoir sur le pays, leurs jeux politiciens par la manipulation de la montée du mouvement islamiste pour se partager la rente pétrolière ont entraîné corruption généralisée, laminage de l’instrument économique productif, au bénéfice des monopoles internationaux soutenus par les institutions au service des impérialistes (FMI, OTAN etc). La responsabilité actuelle des courants de la gauche radicale algérienne est de faire progresser une double tâche complexe, en appui sur les couches laborieuses et populaires : unir très largement pour les changements démocratiques institutionnels et rompre avec les politiques de soumission aux chaînes néolibérales et atlantistes.

Epokhi :
Certains pensent que les soulèvements dans vos pays , du Maroc au Yémen, vont déboucher sur leur manipulation au bénéfice des forces conservatrices ou islamistes. Est-ce qu’il y a des forces qui peuvent ouvrir une autre perspective ?

Qu’il y ait des forces internationales et nationales qui cherchent à manipuler les soulèvements en cours pour préserver leurs privilèges, cela est classique et normal. La meilleure façon de l’éviter est de renforcer la dynamique sociale et démocratique qui a déjà fait mûrir ces soulèvements La plupart des courants d’inspiration idéologique islamiste ont de moins en moins le contenu et les pratiques ouvertement antidémocratiques et rétrogrades d’il y a vingt ans. Ces évolutions ne sont pas seulement tactiques. Elles sont le résultat de l’expérience politique des citoyens, du poids des problèmes sociaux concrets, des évolutions sociologiques et de sécularisation, du rôle et de la place des jeunes générations plus instruites et ouvertes au monde, etc. De leur côté, les forces de progrès inspirées par le républicanisme et le démocratisme laïc sont de plus en plus prémunies contre les approches essentialistes et manichéennes de l’islam et des peuples musulmans. L’efficacité et l’effort rassembleur consistent à conjuguer les approches de classe et les attachements culturels légitimes et créateurs de la nation

Epokhi :
Dans la région arabe, s’enchevêtrent divers intérêts nationaux en jeu. Quel est le comportement de l’Union Européenne, vu ses relations spécifiques avec les pays arabes ?

Il me semble que dans l’ensemble les puissances européennes et leurs diplomaties ont eu jusqu’ici (après les indépendances) une vision post-coloniale simpliste et brutale de leurs intérêts, à peine déguisée.
Les évolutions en cours les ont surpris autant que les décolonisations des années 60.

Elles devraient les inciter à voir dans les peuples, nations et Etats de cette région (et en particulier du peuple palestinien) des partenaires capables de responsabilité pour peu que leurs aspirations démocratiques et égalitaires ne soient pas piétinées et méconnues.

Dans ce sens, des constructions à l’image de « l’Union Pour la Méditerranée » ou « l’Africom » prennent l’allure de vieilleries [1] et ressemblent, pour paraphraser de Gaulle, à une « Europe de papa ».

Ce qui se passe sur la rive Sud de la Méditerranée devrait inciter les « think tank » [2] européens à des révisions salutaires et bénéfiques aussi bien à l’Europe qu’aux peuples arabes.

Entretien publié le 13 Février 2011

Site FSM


[1souligné par nous, voir à ce sujet Union Pour le Bizness. NDR

[2nom donné aux collectifs de toutes sortes qui sous prétexte d’être des laboratoires d’idées sont en fait des groupes de pression idéologiques qui fleurissent dans les sociétés occidentales NDR



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