Le combat des 220 000 mères célibataires

vendredi 6 janvier 2012
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En dépit de la possibilité d’inscrire leurs enfants à l’état civil, elles continuent à souffrir du regard de la société : police, juges, familles… Même quand les pères reconnaissent la paternité, les procédures sont trop longues. Reportage dans un foyer à Casablanca.

Sid El Khadir, Oukacha. Nous sommes administrativement à Casablanca, mais très loin du centre-ville. Pour y aller, il faut prendre un grand taxi jusqu’à Hay Hassani. Puis marcher un bon kilomètre... Dans ce quartier, pas loin de l’association Insaf (l’Institution nationale de solidarité avec les femmes en détresse) et son centre d’hébergement des mères célibataires, des mères seules cohabitent dans des maisons. Là, on retrouve Maria, Loubna, Houda, Kenza et Lakbira, flanquées de leurs enfants, tous âgés de moins de 3 ans. Elles se partagent le rez-de-chaussée de ce petit immeuble à un seul étage. Elles travaillent la journée et rejoignent leurs enfants le soir.

C’est la propriétaire de la maison qui s’improvise baby-sitter pendant la journée. Elle fait payer à ces femmes 300 dirhams [27 euros] par mois pour garder les enfants. A cela s’ajoute le loyer, qui est le même pour chacune. Les mères et leurs enfants, une dizaine à peu près, partagent deux chambres, une cuisine et une salle de bains. Maria, Loubna, Houda, Kenza et Lakbira viennent de différentes villes du pays, n’ont pas la même histoire, mais partagent le même statut, celui de mère célibataire. Elles n’ont qu’un désir, c’est de parvenir à élever dignement leurs bébés.

"J’ai commis une faute au regard de la société. Je suis prête à en payer le prix, mais mon bébé a bien le droit à une vie digne", lance Maria, 24 ans, originaire de Taounate [nord du pays]. Le père de son fils Mohamed, aujourd’hui âgé de 15 mois, refuse de reconnaître sa paternité. Quant à elle, elle travaille comme femme de ménage dans un café du centre-ville et gagne 150 dirhams [13 euros] par semaine. Juste de quoi payer le loyer et la mourabbiya (la nounou). Quand elle a dit à sa sœur qu’elle était enceinte, celle-ci lui a tout simplement répondu qu’elle devait donner le bébé si elle voulait que sa relation avec sa famille redevienne normale. C’est une assistante sociale de l’Insaf qui l’a convaincue de le garder. "Aujourd’hui, mes parents ne veulent plus entendre parler de moi. Mais moi, je vais me battre pour mon petit", raconte-t-elle, le regard étincelant.

Loubna, elle, vient du sud du pays. Elle s’est éprise d’un jeune Casablancais alors qu’elle était étudiante en troisième année de médecine. Elle a dû faire face à une grossesse non désirée et au refus de son partenaire de prendre ses responsabilités. Alors que ses parents croient qu’elle travaille dans une entreprise de textile de Casablanca, Loubna ne fait que se débrouiller en tant que femme de ménage chez un couple français. Une aubaine puisque ce couple d’expatriés la paie 1 500 dirhams [134 euros] par mois. Pour faire bonne figure auprès de ses parents, qui vivent à Errachidia, elle leur envoie la moitié de cette somme. Le reste lui permet à peine de survivre avec Rim, sa petite fille de 18 mois. ’’Je ne peux pas leur dire que j’ai commis l’irréparable’’, s’étrangle-t-elle, les larmes aux yeux. Devant le refus du père de reconnaître l’enfant, Loubna a inscrit Rim en choisissant un nom dans la liste de noms de famille mis à la disposition par l’état civil marocain. Le prénom théorique du père doit impérativement être choisi parmi ceux qui correspondent aux 99 noms d’Allah.

Loubna aurait bien aimé terminer ses études, mais elle est aujourd’hui convaincue que cette grossesse a mis fin à ses rêves de devenir médecin. Et elle est loin d’être la seule. "Au niveau de la prise en charge par les associations, l’évolution des profils nécessite une orientation nouvelle. Les programmes étaient adaptés aux filles mères analphabètes ou scolarisées, qui avaient besoin d’une prise en charge simple... Mais les nouveaux profils des filles mères, lettrées, diplômées ou en cours de scolarité universitaire, nécessite une prise en charge différente", explique  Soumaya Naamane Guessous dans l’avant-propos de son livre Grossesses de la honte, qu’elle a coécrit avec Chakib Guessous.

Sid El Khadir n’est pas le seul lieu où se trouvent des mères célibataires. D’autres quartiers de Casablanca sont devenus avec le temps des refuges. L’ancienne médina, le bidonville de Derb Ghallef, Lissasfa, les mères célibataires vivent dans des conditions aussi précaires que les quartiers où elles résident. Mères sans avoir été mariées, elles n’ont pas de statut, elles vivent dans ces quartiers où l’habitat insalubre est généralisé. Elles doivent également faire face au regard inquisiteur des voisins et à l’exploitation par des employeurs véreux. Si des femmes plus nanties parviennent à interrompre leur grossesse dans des cliniques privées, dans l’illégalité bien sûr, les plus pauvres n’ont pas cette possibilité, par ailleurs coûteuse. Rejetées par leurs familles, abandonnées par les pères biologiques, ces femmes se retrouvent à la rue. Une part infime est prise en charge par la société civile (Insaf a une capacité de 21 lits) ou par le Samu social.

"La légalisation de l’avortement est prioritaire pour trouver une solution à ce phénomène qui concerne les mères, mais également des enfants innocents. Dans un premier stade, il faut permettre aux femmes victimes de viol ou d’inceste d’interrompre la grossesse", explique Saïda Bajjou, militante associative. L’exclusion continue à l’hôpital. Après l’accouchement, la majorité des hôpitaux, à Casablanca comme dans le reste du pays, fait appel à la police pour enquêter, en application de la disposition de l’article 490 du code pénal, qui punit les rapports sexuels hors mariage. "Les mères célibataires sont humiliées par les agents de police, parfois même par le personnel hospitalier. Il y a des cas de femmes qui ont fui l’hôpital et ont laissé leurs bébés à la maternité parce qu’elles avaient peur de la police", atteste Mme Bajjou.

Le rejet des mères célibataires se poursuit à l’administration de l’état civil, qui refuse parfois d’inscrire leurs enfants. Les militants associatifs et les féministes se demandent également pourquoi les mères célibataires et leurs enfants ne bénéficient d’aucune aide matérielle de l’Etat notamment via le Fonds de solidarité familiale...Pourtant, selon les chiffres de 2011, le Maroc compte 220 000 mères célibataires. Elles ont donné naissance à 500 000 enfants entre 2003 et 2010 selon les résultats d’une enquête de l’Insaf, rendue publique début 2011. A Casablanca seulement, chaque année 5 000 enfants sont nés hors mariage. Ils alimentent le cortège toujours plus étoffé d’enfants des rues. Une bombe à retardement qui risque de faire des dégâts dans les années à venir si l’Etat ne prend pas ses responsabilités.

Par Hicham Houdaïfa source La Vie éco le 28/12/2011

Questions à : Soumaya Naamane Guessous co-auteur du livre Les grossesses de la honte

_ Selon des juges et des adouls, soutenir les mères célibataires c’est encourager la prostitution

La Vie éco : Qu’est-ce qui justifie la réédition du livre « Grossesses de la honte » ?

_ La première édition a bien marché et il y a de la demande. D’ailleurs, l’édition en arabe est en cours d’impression. Puis, il y a un constat alarmant, c’est que depuis 2005 on n’a pas avancé du tout. La preuve par l’ADN n’est pas encore requise sauf dans des cas particuliers. L’avortement reste encore une question taboue, même dans le cas de viol et d’inceste, alors que ces deux cas de figure sont à l’origine d’une partie de ces grossesses non désirées. Le dossier de la prise en charge des filles mères n’a pas encore avancé alors que la société civile croule sous une demande de plus en plus accrue et inquiétante. Autre aberration de taille : même quand le partenaire avoue, à l’occasion de procès pour viol ou fornication, être le père, il ne se trouve pas contraint de reconnaître l’enfant, même si, au tribunal, il a avoué avoir engrossé la femme !

_ En 2011, le statut des mères célibataires est-il meilleur qu’il y a dix ans ?

_ Pour tout ce qui est procédure, il y a des efforts qui ont été consentis dans les grandes villes, principalement à Casablanca. Les associations reconnaissent que la relation avec les autorités s’est améliorée. On retrouve aujourd’hui des cellules d’accueil dans les commissariats, hôpitaux et tribunaux pour soutenir les filles mères ou toute femme victime de violence. Le problème, c’est que dans l’application, c’est totalement défectueux. Les associations travaillent avec des agents de l’autorité qui sont sensibles à cette cause. Elles vont s’adresser aux mêmes juges, aux mêmes adouls, ceux qui supportent la cause des mères célibataires. Alors que cela devrait fonctionner de soi, avec des procédures claires. Une bonne partie des juges et des adouls pensent que soutenir les mères célibataires, c’est encourager la prostitution. L’accueil au niveau des gendarmeries, commissariats, tribunaux et hôpitaux est de très mauvaise qualité. Les filles mères y sont maltraitées verbalement, parfois même humiliées, méprisées, et ce, même par le personnel hospitalier. On remarque également plusieurs dysfonctionnements au niveau des procédures dans la mesure où elles ne sont pas uniformisées. Nous manquons de procédures claires, nettes et précises. D’ailleurs chaque tribunal rend des jugements selon la mentalité du juge, et ce, même à Casablanca.

_ Est-ce que les mentalités ont changé ?

_ Absolument pas ! Ce sont les hommes qui érigent les obstacles alors que ce sont eux qui alimentent le marché sexuel et pas seulement dans le cas de la prostitution. Les mères célibataires ne sont pas des prostituées. Elles le deviennent parfois, à leur corps défendant quand leur situation est fragilisée ou quand elles sont rejetées par leurs familles.

_ Doit-on statuer définitivement sur le droit à l’avortement ?

_ On devrait d’abord développer la santé sexuelle au niveau du système éducatif. C’est une urgence. Il faut sensibiliser aux risques de rapports non protégés, pas seulement à l’occasion de la journée de lutte contre le sida, mais toute l’année. Ensuite, il faut libérer l’avortement. Là, nous sommes en train de contribuer à croître une population précaire, qui va reconduire la précarité chez ses enfants.

_ Qu’en est-il de la pénalisation des relations sexuelles à l’extérieur de l’institution du mariage ? Ne serait-on pas là en contradiction avec l’esprit du code de la famille ?

_ Le code de la famille ne dépénalise pas les relations extraconjugales. La reconnaissance d’un enfant conçu à l’extérieur de l’institution du mariage se fait dans deux cas seulement : le mariage ôrfi (coutumier) ou dans le cas de fiançailles officieuses que la femme doit prouver. Mais en définitive, il faut faire face à la réalité suivante : de plus en plus de relations sexuelles se font hors mariage. Quand c’est protégé, il n’y a pas de problèmes. Le cas échéant, il faut coûte que coûte protéger l’enfant et sa maman tout en responsabilisant les parents.

_ Que devrait faire l’Etat pour venir en aide aux mères célibataires ?

_ L’Etat devrait tout d’abord permettre aux filles mères d’avoir accès à la preuve par ADN pour l’établissement de la filiation paternelle. Ce qui va pousser les hommes à prendre leur responsabilité dans un acte sexuel. Ensuite, il faudrait que l’Etat travaille en terme de prévention comme pour la santé sexuelle à l’école.

_ Enfin, l’Etat a tout à gagner à profiter de l’expertise de la société civile pour établir des programmes de soutien en commun. Et ne pas oublier une chose essentielle : la mère célibataire doit avoir un statut reconnu.

Transmis par Linsay




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