La ruée vers le pôle Nord

dimanche 12 août 2007
par  Charles Hoareau
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Sommes-nous revenus « au temps béni des colonies » (si tant est que nous ne l’ayons jamais totalement quitté) et de leurs corsaires à la recherche de terres nouvelles où planter le drapeau qui justifiera leur pillage internationalement admis comme légal ?

La question paraît particulièrement d’actualité quand on voit ce qui se passe ces temps-ci du côté de l’Arctique, cette région (faite de terres froides et d’un océan glacé), qui entoure le Pôle Nord et s’étend sur une surface de 14 090 000 km² (près de 28 fois la France).

Le cercle polaire

L’Arctique inclut une partie du Canada, du Groenland (territoire du Danemark), de la Russie, des États-Unis (Alaska), de l’Islande, de la Norvège, de la Suède, de la Finlande et de l’océan Arctique. Selon la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, le Pôle Nord n’appartient à aucun pays et les cinq pays contrôlant des territoires dans le Cercle arctique - Canada, Norvège, Russie, Etats-Unis et Danemark - n’ont droit chacun qu’à une zone économique de 320 km au nord de leurs côtes. Cette disposition semble d’un seul coup remise en cause successivement par plusieurs états qui se disputent la souveraineté sur le Pôle Nord.

Course poursuite internationale

D’abord il y a eu la Russie qui a planté jeudi 2 août 2007 au fond de l’océan Arctique, à 4.261 mètres de profondeur, à la verticale du pôle Nord, un drapeau russe en titane inoxydable symbolisant les revendications de Moscou sur cette zone. En effet l’un des objectifs de l’expédition qui ne fait que commencer et sera suivie d’autres est de permettre aux océanographes d’étudier le fond marin et de prouver que la Russie et le pôle Nord font partie de la même plate-forme continentale [1]. Dans la logique russe si c’est la même plaque continentale, le Pôle Nord est russe. Ce que résume le responsable de l’expédition : "L’Arctique est à nous et nous devons le montrer par notre présence". C’est la deuxième fois dans l’histoire que la Russie tente de démontrer sa souveraineté sur le Pôle. Moscou dispose de deux ans pour donner à la Commission des Nations Unies sur les limites du plateau continental les preuves qui l’autoriseraient à repousser ses frontières de quelque 150 milles marins [2].

La réplique des autres états ne s’est pas faite attendre.

Harper passe les troupes du Grand Nord en revue

-  Le Canada : Dès la nouvelle connue le ministre canadien des Affaires étrangères, Peter MacKay,déclare à la télévision CTV : « Nous ne sommes pas au XVe siècle. Vous ne pouvez pas parcourir le monde, planter des drapeaux et dire : Nous revendiquons ce territoire ».Pour faire bonne mesure, une semaine après l’annonce russe le Premier ministre canadien, Stephen Harper, a fait une tournée de trois jours dans le Grand Nord et a annoncé que son pays construirait un port en eau profonde à Nanisivik et un centre d’entraînement militaire à Resolute Bay Une centaine de militaires y apprendront les techniques de combats en zone polaire. Stephen Harper veut également augmenter le nombre de rangers de 4100 à 5000.

-  Le Danemark n’a pas été en reste. Il vient d’annoncer l’envoi ce dimanche 12 août d’une expédition qui a pour mission de trouver les preuves montrant que l’arête océanique sous-marine Lomonosov Ridege, est une prolongation du territoire danois du Groenland. Donc suivant la logique russe si l’arête Lomonosov prolonge le Danemark, le Pôle est Danois...

-  Les Etats Unis, fidèles à leur tradition ne comptent pas laisser passer leur chance et projettent également d’envoyer une expédition au pôle Nord ... pour montrer que le Pôle n’est en fait qu’un appendice de l’Alaska ?

-  A quand une expédition norvégienne ?

Cette course poursuite s’accompagne de communiqués tous plus rassurants et raisonnables les uns que les autres. Qu’on en juge :

-  « Je me moque de ce que l’on dit à l’étranger... Il existe un droit de la mer, un "droit de cuissage", et nous l’avons utilisé » Tchilingarov (responsable de l’expédition russe et vice président de la Douma.

- « Je ne sais pas si ils ont installé un drapeau en métal, un drapeau en caoutchouc ou bien un drap de lit au fond de l’océan. Dans tous les cas, ça n’a pas de fondement légal, ni d’effet sur leur revendication » Tom Casey porte-parole du département d’Etat américain.

- Dans sa réponse du berger à la bergère, Tchilingarov n’a pas oublié de mentionner que les Américains avaient eux-mêmes planté leur bannière étoilée sur la Lune.

- « Cette annonce [du renforcement militaire canadien NDR] signale au monde que le Canada exerce une présence réelle, croissante et à long terme dans l’Arctique » Stephen Harper qui veut refroidir les ardeurs de la communauté internationale qui considère le passage maritime du Nord-Ouest comme un détroit international.

-  Ce qui a évidemment valu une réponse des USA par la voix de l’ambassadeur des Etats-Unis à Ottawa, David Wilkins : "Nous respectons le droit du Canada d’ouvrir des ports sur ce territoire, de poster des troupes où il le juge nécessaire, mais ça ne change pas notre position." Autrement dit ce passage ne vous appartient pas !

Mais qu’est ce qu’il leur prend ?

Une région prometteuse et stratégique

Ce n’est évidemment pour porter secours à l’ours polaire menacé par le réchauffement climatique et la fonte de la banquise et encore moins pour répondre à un appel des populations locales à qui personne ne demande leur avis comme le souligne Dennis Bevington représentant du Nouveau Parti Démocratique (opposition) « Tout ça se fait sans l’implication des provinces du Nord et sans direction claire. Pour assurer la souveraineté du Canada, le gouvernement doit aussi améliorer les conditions de vie des habitants, développer l’économie et la recherche scientifique ».

Deux éléments viennent accélérer cette course dont les prémices remontent à plusieurs décennies : le réchauffement climatique et les ressources estimées du Pôle.

Le réchauffement climatique ne fait pas que des malheureux

En effet en provoquant la fonte de la banquise, le réchauffement climatique laisse entrevoir l’ouverture du passage du Nord-ouest à la navigation maritime. L’armée canadienne pense que le passage sera libre dès 2015, certains environnementalistes avancent plutôt les années 2050, mais quoiqu’il en soit ce passage devient envisageable à suffisamment court terme pour que des puissances veuillent s’approprier le contrôle de ce « Panama du Nord » qui pourrait faire épargner gros aux armateurs : le trajet Londres - Yokohama fait 21 200 kilomètres par le Canal de Suez et n’en ferait plus que 15 700 par le toit du Canada, soit une économie de distance équivalente au trajet Paris / Montréal...Le fait qu’il soit reconnu comme international, canadien ou russe par les institutions internationales change donc complètement la donne...

En renforçant sa présence militaire le Canada affirme ses prétentions et sa vocation à tirer profit de la gestion de ce passage maritime et il y a fort à parier que comme le précise Yves Bélanger, expert en questions militaires à l’Université du Québec à Montréal, « les sous-marins américains ne seront plus aussi bienvenus si le Canada assure une présence en Arctique ».

Un Eldorado du Nord ?

L’autre raison, économique elle aussi, de cet engouement pour le Pôle ce sont les ressources estimées de la région. Les ressources en hydrocarbures du triangle que la Russie a l’intention de baliser sont estimées par ses experts à 100 milliards de tonnes équivalent pétrole, soit un quart à un tiers de l’ensemble des ressources mondiales. Cela rejoint l’estimation de US Geological Survey, l’agence gouvernementale scientifique américaine spécialisée dans les hydrocarbures, qui estime que 25% des ressources mondiales de pétrole se trouvent au nord du cercle polaire. Outre le pétrole, les fonds marins contiendraient d’importants gisements de gaz, sans compter le plomb, le zinc, l’or et autres minerais...Et là aussi le réchauffement climatique rend plus accessible l’accès à ces richesses d’autant plus importantes qu’ailleurs dans le monde elles diminuent pendant que leur prix ne cesse d’augmenter. Comme quoi tous les discours sur l’écologie et l’avenir de la planète ont les limites que la course aux profits, moteur du système capitaliste mondial impose...

Dans ce concert de déclarations irresponsables qui font craindre tout à la fois pour la souveraineté des populations locales, pour la paix et pour l’environnement mondiaux, au Canada même des voix différentes se font entendre [3].

Ainsi Frédéric Lasserre, chercheur à l’Université Laval. précise que les différentes mesures annoncées coûteront 384 millions de dollars canadiens (environ 260 millions d’euros) sur vingt ans, auxquels s’ajoute un précédent investissement pour acquérir de six à huit navires de guerre au coût de 7 milliards sur vingt-cinq ans (4,85 milliards d’euros). On pourrait largement utiliser cet argent autrement dans un pays comme « Le Canada [qui] a déjà beaucoup de travail à faire pour exploiter les richesses sur son territoire ».

Ainsi aussi cette tribune du scientifique canadien Émilien Pelletier, [4] parue dans l’édition du 10 août du quotidien canadien Le Devoir et que nous reproduisons en totalité.


Il faut démilitariser l’Arctique

Le 8 juillet dernier, le premier ministre Stephen Harper, qui visite présentement l’Arctique canadien, annonçait l’intention de son gouvernement de commander entre six et huit navires militaires pour patrouiller et assurer la souveraineté du Canada sur sa frontière nord. Rien de plus louable pour un pays que de garantir à ses citoyens la sécurité à ses frontières et le respect de son territoire. Pourtant, il y a dans l’annonce du gouvernement conservateur une escalade des moyens qui n’a pas de commune mesure avec toutes les actions entreprises au cours des dernières années.
La décision canadienne de construire et d’envoyer des navires militaires au nord risque d’enclencher un processus de militarisation de l’Arctique à un degré jamais atteint à ce jour. Il y a, bien sûr, des militaires canadiens, américains, russes et même danois en Arctique depuis fort longtemps mais, à notre connaissance, il n’y a pas de navires de guerre dans l’océan Arctique.

Ici, il faut bien établir la différence qui existe entre un navire de patrouille de la Garde côtière canadienne et un navire de guerre des Forces armées du Canada. Les brise-glace rouge et blanc qu’on voit à l’oeuvre sur le Saint-Laurent et dans l’Arctique relèvent de la Garde côtière, en quelque sorte la force policière des mers, responsable des opérations de recherche et de secours, du maintien des voies navigables ouvertes en hiver et de l’application des lois canadiennes dans les eaux du pays.

La Garde côtière n’a rien de militaire et fait partie intégrante du ministère des Pêches et des Océans. La Garde côtière a le pouvoir d’arraisonner des navires marchands qui enfreindraient les lois canadiennes dans nos eaux territoriales.

Quand M. Harper avait promis en campagne électorale de faire construire deux gros brise-glace pour patrouiller l’Arctique et y assurer notre souveraineté, j’ai cru dans ma grande naïveté qu’il s’agirait de nouveaux brise-glace qui renforceraient l’actuelle flottille des brise-glace canadiens, trop petits et vieillissants. Mais cette annonce montre une tout autre orientation. Selon ce que les journaux nous rapportent, il s’agit de faire construire de six à huit navires de guerre d’une longueur de 100 mètres, seulement capables de naviguer dans l’Arctique pendant l’été.

Ces navires seraient armés et capables d’accueillir les nouveaux hélicoptères maritimes Cyclone CH-148 que la Défense nationale a commandés en 2004. Rappelons que le Cyclone CH-148 est un hélicoptère militaire et non civil, capable de transporter des troupes avec un énorme rayon d’action et même de lutter contre les sous-marins. Le Canada aurait donc de six à huit navires de guerre pour assurer notre souveraineté et bloquer le passage à un éventuel ennemi. Or il n’y a pas d’ennemis armés dans l’Arctique ! Si oui, que la Défense nationale nous en fasse la preuve. Les brise-glace américains ou russes qui sillonnent occasionnellement l’Arctique ne sont pas armés.

L’éventuelle mise en fonction de navires militaires canadiens dans l’Arctique aurait des conséquences désastreuses sur l’attitude des pays revendiquant des droits territoriaux au-delà du cercle polaire. En plus du Canada, des pays comme la Russie, les États-Unis, le Danemark (le Groenland est danois et fait partie de la Communauté européenne) et la Norvège sont tous des pays démocratiques qui ont des revendications territoriales en zone arctique. Tous ces pays sont considérés comme des amis du Canada, y compris la Russie.

Le Canada veut-il déployer son arsenal militaire pour faire peur à ses amis ? L’existence de conflits territoriaux entre « pays amis » requiert des négociations et des compromis, surtout pas la militarisation des frontières. Que feront les Américains, les Russes et même les Danois en voyant apparaître des navires de guerre canadiens en Arctique ? N’auront-ils pas l’idée d’y déployer leur propre flotte pour se protéger d’une éventuelle agression canadienne ? Qu’adviendra-t-il des travaux scientifiques menés par des équipes internationales regroupant les pays limitrophes de l’Arctique et essentiels à la compréhension des changements climatiques en zone polaire ?

L’histoire nous apprend pourtant qu’il est possible de gérer des revendications territoriales de façon pacifique, et l’autre zone polaire de notre planète, l’Antarctique, nous en donne un exemple éloquent. Dès 1957-58, à l’occasion de l’Année internationale de géophysique, les États-Unis avaient pris l’initiative de convoquer une conférence pendant laquelle furent jetées les bases du traité sur l’Antarctique, qui fut signé par 11 pays et entra en vigueur en juin 1961.

Ce traité faisait de l’Antarctique une immense réserve scientifique où les activités militaires sont interdites. Plusieurs ententes et protocoles spécifiques ont été conclus au cours des décennies qui ont suivi cette conférence pour renforcer le caractère de protection et de conservation des écosystèmes antarctiques, une caractéristique déjà présente dans le traité initial. Le plus extraordinaire, c’est que ce traité tient toujours, même si la plupart des pays signataires ont maintenu leurs revendications territoriales.

Il est aujourd’hui possible de mener des recherches scientifiques sur l’ensemble du continent et de la péninsule antarctiques sans qu’un soldat vienne vous coller le canon de son fusil sous le nez. Il n’y a aucune zone militaire interdite et l’information scientifique circule librement. Ajoutons que le Canada est signataire du traité sur l’Antarctique depuis quelques années et qu’il existe de nombreuses ententes bilatérales ou internationales permettant aux chercheurs canadiens d’aller y travailler. L’Arctique a besoin du même type de protection que celle qu’on accorde aujourd’hui à l’Antarctique.

S’il a été possible de mettre en place en 1961 un traité de paix au milieu des pires années de la guerre froide, je ne vois pas pourquoi il ne serait pas possible de répéter l’exploit en amenant les pays limitrophes de l’Arctique à signer un éventuel traité de démilitarisation de l’Arctique, faisant de cet océan et de ses îles gelées une deuxième réserve scientifique planétaire sans canons ni soldats. Démilitariser l’Arctique ne signifie pas pour le Canada d’abandonner ses droits territoriaux et de renoncer à sa souveraineté.

Il s’agit de mettre en place un mécanisme de solution des conflits territoriaux de façon pacifique avec des pays amis. Il s’agit de confirmer à la Garde côtière son rôle de policier des mers et de lui fournir les moyens de faire respecter les lois canadiennes dans les eaux territoriales du Canada. Il s’agit de faire savoir aux pays amis la ferme intention du Canada de défendre ses droits territoriaux sans mettre les revolvers sur la table. Enfin, il s’agit de négocier et de signer des protocoles internationaux pour protéger l’extrême fragilité des écosystèmes arctiques.

Un espace démilitarisé est essentiel à la continuation des travaux scientifiques canadiens et internationaux présentement menés en Arctique. La question des changements climatiques est beaucoup plus complexe qu’on aurait pu l’imaginer il y a à peine quatre ou cinq ans. Les médias rapportent souvent que les scientifiques ne s’entendent pas sur la vitesse et l’ampleur des changements qui se produisent actuellement dans l’Arctique.

C’est parfaitement vrai, et la raison en est simple. L’information scientifique nécessaire pour construire et utiliser les modèles prédictifs du climat en Arctique n’est pas encore suffisamment disponible. Et au rythme où vont les choses, il faudra encore dix ans pour arriver à des résultats tangibles qui fassent consensus. Le Canada, comme les autres pays limitrophes de l’Arctique, a un besoin urgent de ces résultats. La seule façon d’y arriver est un travail concerté de ces pays limitrophes et des autres grandes puissances scientifiques en sciences polaires comme la France, le Royaume-Uni et l’Australie.

Il faut de toute urgence construire des modèles climatiques et environnementaux comparés entre les deux zones polaires de la planète. Le Canada ne peut pas faire tout ce travail tout seul, et ce n’est certainement pas le temps de sortir les canons pour faire fuir nos amis. Le Canada peut encore jouer un rôle décisif dans la prédiction des effets des changements climatiques en zones polaires en mettant sur la table les milliards de dollars aujourd’hui prévus pour militariser notre frontière nord.

Au lieu de construire de navires de guerre, cet argent pourrait servir à développer des hautes technologies d’exploration polaire avec des retombées économiques tout aussi substantielles pour l’économie canadienne. Imaginez, le Canada ne dispose même pas d’une base scientifique permanente en Arctique ! En guise de comparaison, l’Australie a trois bases scientifiques permanentes (Casey, Mawson et Davis) le long du continent antarctique !

Assurer la souveraineté canadienne en Arctique passe par l’exploration et la connaissance approfondie du territoire terrestre et des zones marines. La souveraineté canadienne passe par l’établissement de plusieurs bases scientifiques (évidemment non militaires) capables d’observer les soubresauts du climat et d’enregistrer les modifications que subissent déjà les écosystèmes arctiques.

La souveraineté du Canada passe par une présence accrue et soutenue de nos scientifiques et de nos technologues à toutes les instances internationales où il est question de recherche et de développement en zones polaires. La souveraineté du Canada passe par l’élaboration et la signature d’un traité de démilitarisation de l’Arctique. Voilà un grand geste qui permettrait à M. Harper et à son gouvernement de passer à l’histoire de notre pays et de notre planète.


[1le plateau continental du Pôle ou dorsale de Lomonosov représente un million de km², ce qui a fait dire à la télévision russe « la Russie pourra justifier ses revendications sur plus d’un million de km2 du plateau océanique »

[2environ 241 km

[3Nous ne manquerons pas de faire connaître les expressions que nous connaîtrons sur le sujet

[4Titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les zones côtières des hautes latitudes, Institut des sciences de la mer (ISMER), Université du Québec à Rimouski



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