Immolations : Ces Mohamed Bouazizi que Alger ne veut pas voir

samedi 18 février 2012
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Depuis deux ans, on ne compte plus le nombre d’Algériens qui se transforment en torches humaines pour crier leur désarroi. Un phénomène passé sous silence par les autorités du pays.

Contrairement à une idée largement répandue, les Algériens n’ont pas attendu Mohamed Bouazizi, l’icône de la révolution tunisienne, pour passer à l’acte. Même si l’année 2011 a connu une véritable explosion du phénomène, les immolations ont commencé bien avant. Le premier cas à avoir défrayé la chronique est celui de Djamel Taleb, 40 ans, entrepreneur établi à Djelfa, qui s’est immolé par le feu, le 18 mai 2004, devant la Maison de la presse, à Alger, pour protester contre la saisie de ses biens par la justice.

L’année 2010 a été également émaillée par plusieurs tentatives de suicide par le feu. Le 10 avril, un agriculteur de 52 ans s’est brûlé vif après qu’une décision de justice eut été prononcée à son encontre par le tribunal de Remchi. En voulant le sauver, un jeune étudiant, Mustapha Benbekhti, sera mortellement dévoré par les flammes. Le 20 janvier de cette même année, trois chômeurs mettent le feu à leurs corps devant la direction de l’action sociale de la wilaya d’Oum El Bouaghi.

Cependant, il est indéniable que l’année 2011 a enregistré un véritable pic à ce sujet. Parmi les cas les plus marquants, celui de cette femme résidant à Biskra, de condition modeste, mère de six enfants, dont quatre en bas âge. Dans le même registre, on retient le geste désespéré de ce père de famille, originaire de la localité d’Aïn Rahma, dans la wilaya de Relizane, chauffeur au parc communal de son état, qui, profitant que sa femme et ses trois enfants faisaient la sieste (c’était au mois de Ramadan, le 11 août), a mis le feu à sa demeure.

Il est important de souligner que le phénomène n’épargne désormais personne : jeunes, vieux, chômeurs, lycéens, entrepreneurs, fonctionnaires... Même les imams ne sont pas en reste, à en croire cette information rapportée par le quotidien Ennahar, le 2 juillet 2011 : « L’imam de la mosquée El Makassem, commune d’El Hanaya, dans la wilaya de Tlemcen, a tenté de se suicider par immolation lorsque les services de la commune, accompagnés par la Gendarmerie nationale, avaient procédé à la démolition de son habitation, construite illicitement. »

Le logement et le chômage sont les mobiles les plus invoqués pour expliquer ces actes. Dans 9 cas sur 10, les immolations se déroulent sur la place publique, en ciblant le plus souvent un bâtiment officiel : siège administratif, commissariat de police, direction de l’emploi, tribunal ou quelque autre institution. Cela se passe rarement entre quatre murs comme dans le cas des pendaisons par exemple, et autres suicides exécutés en solitaire.

On ne manquera pas de noter que les immolations sont devenues un instrument de chantage, de négociation ou de pression, c’est selon, et tendent à s’ériger en moyen de revendication sociale. Nous avons été interpellés en l’occurrence par la multiplication des tentatives d’immolation collectives. Parfois, c’est un groupe de chômeurs, d’autres fois, c’est un collectif de travailleurs d’une même entreprise qui entendent protester par ce moyen contre leur précarité socioprofessionnelle.

Autre fait à retenir : la communication. Les immolations s’accompagnent, pour certaines d’entre elles, d’une vraie mise en scène, d’un travail sur la signalétique et sur l’image. Le cas de Lakhdar Malki est édifiant à ce propos. Il avait pris le soin de se draper de l’emblème national et d’envelopper sa fille d’un drapeau avant de gagner le siège de la BDL (une banque publique) pour s’immoler. Des images de son action manquée ont été prises avec un téléphone portable, et postées sur Facebook et sur YouTube. Les nouvelles technologies permettent ainsi de combler un tant soit peu le déficit en images sur l’ENTV (chaîne de télévision publique) qui observe un black-out total sur le sujet.

Il n’est pas anodin de faire remarquer qu’à ce jour, aucun chiffre officiel n’a été rendu public à propos des suicides par le feu. C’est pourtant un secret de Polichinelle que de dire que cela a pris des proportions alarmantes. Cela a dû franchir aisément la barre des 100 victimes quand on sait que le service des grands brûlés du CHU d’Oran a enregistré à lui seul 45 tentatives d’immolation, dont 43 ont succombé à leurs brûlures (Liberté du 12 novembre 2011). Le gouvernement craindrait-il à ce point de rendre publiques ces statistiques ? Cela risque, on le comprend, de porter un cinglant discrédit à sa gestion.

Au moment où nous célébrons le cinquantenaire de l’indépendance, l’épidémie des immolations par le feu couplée à celle des harraga [migrants clandestins] sonne comme un aveu d’échec. Nous ne comptons plus le nombre d’Algériens qui disent un peu partout : « Mazal ma edinache listiqlal » (Nous n’avons pas encore accédé à l’indépendance). Cela est sorti même de la bouche d’anciens maquisards pour qui le combat libérateur et le serment fait aux chouhada [martyrs], ont été trahis. Puisse l’Algérie renaître des cendres de ses enfants.

Par Mustapha Benfodil source El-Watan le 03/02/2012

Transmis par Linsay



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lundi 20 février 2012 à 12h18 - par  Tony 06

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