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Abdallah Mounasser : marin, syndicaliste, journaliste et militant révolutionnaire
mercredi 15 juillet 2026, par
Abdallah Mounasser a été kidnappé et tué le 27 mai 1997. A l’occasion du 29ème anniversaire de sa mort les éditions Takhzine ont publié cet article en arabe et en anglais sur leur page Instagram. En voici la traduction en français, réalisée en collaboration avec Tima El Khammas la fondatrice des éditions Takhzine.
publié dans Al Munadili, Novembre 2015.
Enfance à Anza et entrée précoce dans le monde du travail
Abdallah Mounasser est né en 1959 et a grandi à Anza, le quartier industriel d’Agadir, dans un monde sculpté par le travail de la pêche, les usines, l’habitat précaire et la migration. Son père, Hussein Mounasser était venu d’Aït Yamer (situé dans la région Haha au sud d’Essaouira) pour travailler la pêche, dans un mouvement plus général d’exode rural causé par la pauvreté, le manque d’infrastructures et la négligence de l’Etat. Anza était une ville singulièrement ouvrière. Les conserveries de poissons, cimenteries, huileries et le port y côtoyaient les zones d’habitat informel constamment menacées par les démolitions, la pression policière et l’insécurité. Après avoir arrêté l’école à la fin du primaire, Abdallah a rapidement rejoint le monde du travail. À 16 ans il devint marin-pêcheur et à 19 ans militant syndical.
Une formation politique et intellectuelle marquée par les luttes passées et une pratique tournée vers l’organisation syndicale
Sa formation politique s’est faite dans la turbulence des années 70 et du début des années 80, avec des éléments de la gauche marocaine, notamment l’USFP [1] et la Jeunesse Socialiste, encore marqués à l’époque par les luttes anti-coloniales et le socialisme radical. Ces groupes portaient l’héritage de la tradition plus ancienne de l’UNFP [2], marquée par les écrits politiques de Mehdi Ben Barka et Omar Benjelloun [3] et par les débats sur la monarchie, l’indépendance formelle [4] et l’organisation révolutionnaire. Abdallah était plongé dans ce milieu mais ne l’a jamais accepté passivement. Dès le départ, il interrogea la pratique politique à l’aune de la réalité vécue, n’hésitant pas à confronter les leaders politiques lorsque les pratiques divergeaient des slogans.
Sa formation intellectuelle ne s’est jamais détachée de la réalité sociale. Abdallah considérait que les idées politiques n’avaient d’intérêt que si elles se traduisaient en lutte et organisation collective. Il se consacra d’abord à documenter l’exploitation dans les usines et l’industrie de la pêche, à travers des investigations méticuleuses. Il produisit des rapports sur les conditions de vie des marins-pêcheurs, des enquêtes de terrain sur les ouvriers des usines et du port d’Anza, le recensement et la documentation des grèves, des démolitions et des manifestations qui faisaient le quotidien des quartiers ouvriers. Il utilisa la documentation comme une méthode d’organisation, une manière de comprendre les conditions matérielles de sa classe et d’y construire de la solidarité.
La publication et les luttes syndicales, deux faces de son activité militante
Un aspect crucial de son travail consistait à publier. Abdallah se servait des pamphlets, des bulletins d’informations ou des documents photocopiés comme des outils politiques. La précarité le forçait à reproduire les documents dans des formats réduits et peu onéreux, et aux côtés de ses camarades, notamment Azfarar Mhaned un autre marxiste autodidacte avec qui il a partagé son parcours politique, il faisait circuler des revues syndicales, des articles de journaux photocopiés et leurs propres publications comme « La Boussole » en 1993 et « Le Cahier Syndical d’Agadir » en 1996. Ces publications avaient comme fonction première de connecter les travailleurs entre eux, développer l’éducation politique et relier les luttes fragmentées des différents secteurs de la production.
“fichier d’incitation et de propagande ouvrière publiée par le camarade Mounasser”
avec l’autorisation du journaliste Abdel Aziz Sellami.
Des années d’organisation patiente ont abouti à la mise en place du « Syndicat National des Officiers et Marins de la Pêche Hauturière » au sein de la CDT [5] en 1993. À travers des contacts réguliers avec les marins-pêcheurs, Abdallah avait identifié l’importance grandissante de luttes entourant la mutuelle. Méthodiquement, il étudia les normes, conduisit des enquêtes et publia un article dans la revue Al-Anwar intitulé « Le Syndicat des pêcheurs est la voie pour protéger leurs revenus ». Il rejoignit les mouvements exigeant des comptes de la direction de la mutuelle et se heurta à une obstruction directe de l’État, notamment en se voyant interdit d’entrer dans la wilaya [6] d’Agadir.
À l’intérieur de la CDT, Abdallah lutta pour un syndicalisme militant et démocratique, fondé sur la solidarité plutôt que sur la bureaucratie. Il intervint dans des grèves et sit-ins, incita les structures syndicales locales à accompagner les travailleurs dans leurs luttes et proposa des programmes concrets d’activité syndicale. Ces efforts le placèrent souvent en porte-à-faux avec les directions bien établies. Il fut empêché de tracter, exclu de réunions, agressé physiquement après avoir brûlé les drapeaux israélien et états-unien lors de la manifestation du 1er mai 1994, avant d’être finalement exclu du syndicat avec l’approbation du bureau exécutif de la CDT. Malgré cela, il est resté attaché au principe de syndicalisme militant. Et quand des milliers de pêcheurs côtiers se mobilisèrent autour de la crise de la mutuelle dont la gestion et les défaillances affectaient directement leur accès à la protection sociale, il participa à la création du « Syndicat des Pêcheurs Côtiers » affilié à l’UMT [7] en mai 1997, malgré ses réticences envers la bureaucratie de cette organisation.
publié dans Al Munadili, Novembre 2015.
Les années 90 et la poursuite du travail militant dans les associations
Le militantisme de Mounasser allait bien au-delà de l’organisation syndicale. Habitant de quartiers populaires en proie à des démolitions, il s’impliqua pleinement dans les luttes pour le logement et les droits humains. Avec l’AMDH [8] (Association Marocaine pour les Droits Humains) et l’ Association Iaarimen Ait Taoukt pour l’Éducation, la Culture et le Développement Social, fondée en 1995 à Taoukt, il a défendu les résidents confrontés aux expulsions, fait campagne pour l’accès aux services de base et travaillé aux côtés de l’Association Nationale des Diplômés Chômeurs au Maroc, créée en 1991.
À l’intérieur de l’AMDH, il remit en cause les approches qui limitaient le travail militant à l’information et aux plaidoyers. Selon lui, le militantisme pour les droits se devait de s’engager dans les luttes populaires, en appuyant les grèves, en mobilisant la communauté et en confrontant directement les abus de l’État. Il critiquait aussi la tendance de certains gauchistes à se replier sur un langage et une vision « droit de l’hommiste » en abandonnant la lutte et l’analyse des classes. Il poussa enfin pour la démocratisation et l’indépendance à l’intérieur de l’association elle-même.
publié dans Al Munadili, Novembre 2015.
La répression s’accentue en 1997 alors que la lutte syndicale se concrétise
En 1997, Abdallah était de plus en plus surveillé. Il avertit ses proches et des camarades qu’il avait été mis sur écoute et qu’il avait échappé à un kidnapping quelques jours plus tôt.
Le 27 mai 1997, il est arrêté à Aït Melloul, à 15 kilomètres d’Agadir. 4 jours plus tard, son corps est retrouvé dans le bassin du port d’Agadir.
Les investigations policières se concentrèrent sur son entourage militant et 5 syndicalistes furent finalement accusés, 4 reliés au Parti de l’Istiqlal et un autre au PADS (Parti de l’Avant-Garde Démocratique et Socialiste), avec comme mobile la rivalité syndicale. Un rapport de police de 500 pages et une confession obtenue sous la torture constituèrent la base du procès. La famille d’Abdallah rejeta les conclusions du procès en accusant les services de sécurité et en refusant que le corps soit enterré avant qu’une seconde autopsie ne soit réalisée. Celle-ci fut décisive car elle mit en évidence les incohérences de la version policière. Après ça, les proches subirent des pressions jusqu’au bout pour revenir sur leur témoignage ou retirer leurs accusations mettant en cause les services secrets et l’État.
Après l’assassinat, les manifestations se multiplient jusqu’à la grève de 1998
L’assassinat produisit une mobilisation importante. Agadir fut marqué par de nombreuses manifestations tout au long de l’année 1997 pour demander justice pour Abdallah et liberté pour les accusés. Ses funérailles se transformèrent en une manifestation politique massive réunissant près de 8000 personnes, tellement nombreuses que les forces de sécurité bloquèrent le passage et retardèrent la procession de plusieurs heures.
publié dans Al Munadili, Novembre 2015.
La lutte entourant la mort de Mounasser déboucha directement, dans la foulée du procès, sur la grève des pêcheurs du Sud en 1998. Elle débuta en septembre et mit à l’arrêt tous les ports du Sud, d’Agadir jusqu’à Laâyoune, avec comme premier mot d’ordre la libération des accusés du procès Mounasser. Le mouvement de grève fut un succès : libération des 5 détenus le 6 octobre 1998 puis négociations qui menèrent jusqu’à l’accord du 6 novembre avec le patronat et l’État sur les droits des marins-pêcheurs et notamment le droit syndical.
publié dans Al Munadili, Novembre 2015.
L’histoire d’Abdallah Mounasser ne s’est pas arrêtée à sa mort. Son père Hussein Mounasser, lui-même marin et ancien militant syndical, passa le reste de ses jours à traquer la vérité de l’assassinat. Il rejeta les manœuvres du régime, à travers son Conseil Consultatif des Droits Humains et l’Instance Équité et Réconciliation [9], en refusant en accord avec le reste de la famille, de soumettre le cas du martyr à cette entité.
Pour aller plus loin, voir le documentaire de Souad Guennoun disponible ici Abdallah Mounasser : Marin, syndicaliste et militant ouvrier révolutionnaire.
[1] Union Socialiste des Forces Populaires, parti créé en 1975 à la suite d’une scission de l’UNFP. L’USFP marque l’évolution d’une partie de la gauche marocaine vers une stratégie réformiste et de participation institutionnelle, notamment à travers son adhésion à l’Internationale Socialiste.
[2] Union Nationale des Forces Populaires, créée en 1959 suite à une scission de l’aile gauche du parti de l’Istiqlal, principal mouvement nationaliste de l’indépendance marocaine. Elle porte un programme de démocratisation, de réforme agraire, de nationalisations massives et de soutien aux luttes anti-coloniales notamment à la révolution algérienne.
[3] Victimes tous deux d’assassinats politiques. Mehdi Ben Barka est enlevé à Paris en octobre 1965 à l’âge de 44 ans et n’a jamais été retrouvé. Omar Benjelloun est assassiné à Casablanca en décembre 1975 à l’âge de 39 ans, par deux hommes se revendiquant du groupe islamiste Chabiba Islamiya, dont les proximités avec le pouvoir d’État de l’époque ont été mises au jour par la suite.
[4] La gauche marocaine analysait a posteriori l’Indépendance comme un changement de la forme du pouvoir sans réelle transformation des rapports économiques et politiques au sein de la société marocaine et vis-à-vis de la France.
[5] La Confédération Démocratique du Travail, créée en 1978 sous l’impulsion de l’USFP, est affiliée à la CSI, comme les autres principales organisations syndicales marocaines.
[6] Au Maroc, la wilaya correspond à la collectivité territoriale la plus puissante, équivalente à une préfecture régionale en France et dont le chef, le wali, est nommé directement par le roi.
[7] L’Union Marocaine du Travail est le premier syndicat marocain indépendant, il a été créé en mars 1955, un an avant la fin du protectorat.
[8] L’Association Marocaine pour les Droits Humains a été créée en 1979 et fait partie des organisations d’opposition activement engagées encore aujourd’hui notamment pour la démocratisation du pays, la défense des prisonniers politiques et la lutte pro-palestinienne.
[9] Instance mise en place par Mohammed VI au début de son règne et qui a servi à alimenter le récit d’une monarchie en marche vers la démocratisation. Cette instance fut chargée de lever le voile (et de le redéposer ensuite) sur les crimes d’État perpétrés sous le régime de son prédécesseur et père Hassan II. Ça a été l’occasion d’un vaste programme d’auditions des victimes, retransmises à la radio et à la télévision. Pour aller plus loin, voir le documentaire Nos lieux interdits réalisé par Leïla Kilani.
Rouge Midi