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Face au chaos syrien : L’effondrement de la conscience politique arabe

dimanche 2 septembre 2012
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Un article encyclopédique sur la guerre en Syrie et qui ne manque pas de questionner à l’heure où les va-t-en guerre ne cessent de donner de la voix et piaffent de plus en plus fort pour obtenir une guerre "y compris sans l’accord de l’ONU" comme le déclare Alain Juppé ce jour.

Cela fait des mois que je m’intéresse à la position prise par l’intelligentsia arabe et particulièrement syrienne à propos des événements de Syrie. Sur une vidéo mise en circulation sur Internet, j’ai entendu l’un des plus illustres opposants à Bachar El Assad, Michel Kilo, déclarer que les intellectuels syriens étaient "pour la révolution". Ce que mes propres observations tendent à confirmer car j’ai suivi avec toute la constance possible, à travers la presse arabe où ils s’expriment le plus volontiers, leurs prises de position et leurs analyses.

Il m’est arrivé d’en conclure que, si la parole qu’ils exprimaient et leur conception de l’opposition au régime de Damas qu’ils préconisaient avaient la pertinence patriotique qu’ils leur attribuaient, c’est que j’étais démuni de certaines composantes du logiciel politique approprié, qu’eux-mêmes n’ont pas manqué, tous, de recevoir en partage. J’ai aussi parfois mis mon incapacité à comprendre sur le compte de la complexité des données de cette région du monde arabe où s’entremêlent tant d’intérêts et d’influences.

Mais j’ai résolu pour finir de risquer un certain nombre d’observations. Car la situation est telle que la seule vérité indiscutable est que la Syrie, peuple, nation et Etat – et pas seulement le régime qui la gouverne de moins en moins – fait l’objet d’une agression étrangère multiforme destinée à l’anéantir. Cette agression ne diffère de l’entreprise lancée en 2003 contre l’Irak et en 2011 contre la Libye que par deux faux-semblants : la préexistence d’une prétendue révolution populaire pacifique qui aurait duré un an et l’échec fait à une intervention militaire de l’OTAN.

UNE VERITABLE INVASION MILITAIRE

Jusqu’au tournant de l’année en cours, des manifestations civiles, dont l’ampleur a sans doute été exagérée, brouillaient le jugement en imposant, grâce à une information sélective puissamment relayée, la vision d’un soulèvement populaire généralisé réprimé violemment. Le discours de l’opposition et des intellectuels pouvait alors avoir un semblant de justification. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? La guerre s’est étendue et les données relatives à l’identité des forces qui combattent l’armée régulière ne sont plus contestées :

- Depuis le début du mois d’août, on a appris qu’Obama avait ordonné aux services secrets américains d’apporter toute leur aide aux insurgés et des sources britanniques ont confirmé que les forces spéciales américaines et britanniques se trouvaient sur le terrain pour appuyer l’armée syrienne libre qui serait la principale force engagée dans les combats. Avec le déclenchement de la bataille d’Alep, le nord du pays est ouvert à l’infiltration massive de groupes armés encouragée par la Turquie qui multiplie les manœuvres militaires agressives à la frontière. Dans le même temps, des forces armées occidentales affichent leur présence menaçante en Jordanie depuis mai dernier lorsque les Etats-Unis ont organisé des manœuvres avec l’armée du royaume.

- Auparavant, en juillet, alors que les pires scénarios de partition du pays étaient évoqués, deux thèmes avaient été mis en avant d’une manière concomitante qui peuvent à tout moment servir de prétexte à une intervention militaire ouverte : l’entrée massive de combattants d’Al Qaéda en Syrie et le sort des armes chimiques détenus par le régime. Le journal El Quds El Arabi du 22 juillet n’excluait pas que les Etats occidentaux et/ou Israël envisagent une action militaire pour empêcher les groupes djihadistes (ou encore le Hezbollah) de s’emparer des "armes de destruction massive".

Ces groupes étaient présentés contre toute vraisemblance comme une tierce partie au conflit, des intrus qui se seraient librement invités à la curée. En somme des ennemis de l’Occident et d’Israël, avant tout ! En mai dernier, le secrétaire américain à la Défense s’alarmait de ce que les attentats de Damas "portaient l’empreinte d’Al Qaéda", ajoutant que l’organisation tirait profit du chaos qui régnait dans le pays. Le journal El Quds précisait dans son édition des 21/22 juillet que 6000 combattants de l’organisation, de différentes nationalités arabes, étaient entrés dans le pays, par la Turquie et l’Irak, pour s’assurer le contrôle de l’"Emirat de Syrie". Des informations concordantes, validées par les experts de la désinformation occidentaux eux-mêmes et notamment français, laissaient entendre que l’armée syrienne libre, pour l’essentiel cantonnée en Turquie, n’était qu’un figurant dans les combats.

On choisit ainsi par moments de mettre en avant la présence d’Al Qaéda qui n’est pas douteuse à condition bien sûr de comprendre qu’on étiquette sous ce label quelque peu anachronique les cohortes de djihadistes formées et commandées par les Etats du Golfe, sous la supervision des Etats occidentaux, celles-là mêmes qui ont dévasté l’Irak et le Yémen pendant des années, abattu le régime de Kadhafi, avec le concours de l’OTAN, en attendant de mettre le Sahel et peut-être le Maghreb à feu et à sang.

- Cette infiltration de mercenaires n’a d’ailleurs pas commencé en cet été 2012. Elle remonte à l’année dernière mais les organes de la désinformation refusaient alors de reconnaître la guerre d’envergure menée contre le régime [1].

Des affrontements sans merci avaient alors lieu, dont les populations civiles étaient massivement victimes. Ce fut le cas notamment à Homs [2].

Avant que le journal britannique The Guardian ne confirme en janvier l’existence d’un soutien militaire extérieur, en particulier américain, à l’insurrection syrienne [3], son homologue, le Daily Telegraph, avait révélé que le chef du conseil militaire libyen à Tripoli, Abdelhakim Belhadj, avait été dépêché par le conseil national de transition en Turquie où il avait discuté avec les chefs de l’ "armée syrienne libre" de "l’envoi de combattants libyens pour entraîner ses soldats" [4].

Cela fait à ce jour plusieurs mois que la « révolution » syrienne a opéré sa jonction militaire avec les acteurs de l’insurrection libyenne et leur encadrement arabe et occidental.

UNE "REVOLUTION" PRIVEE DE DIRECTION POLITIQUE ?

Il faudrait donc en bonne logique requalifier les faits qui se déroulent en Syrie. Si jamais une révolution populaire a bel et bien commencé dans ce pays en mars 2011, qu’en reste-t-il à l’heure des combats menés par des djihadistes de tous poils, par les groupes qu’ont acheminés de Libye et d’ailleurs les monarchies du Golfe, par les services secrets et les forces spéciales occidentales ? Et c’est de l’opposition et de l’intelligentsia syriennes que devrait venir une réponse. Peuvent-elles persister à ne se définir que comme l’opposition au régime, au mépris de leur devoir patriotique ? Pour les branches qui refusaient l’ingérence militaire, la priorité n’est-elle pas aujourd’hui de dire non à l’invasion armée étrangère qui, pour n’avoir pu se matérialiser sous la forme de bombardements de l’OTAN, n’en menace pas moins l’existence souveraine et unie du pays ? Force est de constater que non : l’opposition continue à conceptualiser par une démarche voulue unitaire une transition illusoire dont les données et les perspectives lui échappent totalement.

Le Syrien Ammar Dioub, dont j’ai lu plusieurs articles publiés depuis le début de la crise, faisait le 13 juillet dernier l’observation suivante à propos des multiples rencontres organisées par l’opposition depuis plusieurs mois :

Ces conférences ont manqué à leur unique justification : la détermination précise des objectifs de la révolution (…) Et de ce fait, la révolution était et demeure orpheline d’une opposition véritable qui la représente [5].

Ce simple constat, qui attriste l’auteur en sa qualité d’adepte de la dite "révolution", résume l’irréductible contradiction qui fait de l’attitude de cette opposition (mais aussi de l’écrasante majorité de l’intelligentsia syrienne), plus qu’une énigme, un véritable défi à la raison. Voilà une révolution, dénommée et labellisée d’emblée comme telle qui n’aurait jamais eu de direction politique (dans le double sens de l’expression). Ce constat est fait aujourd’hui, alors que ce sont des insurgés en armes qui combattent le régime. Mais il vaut pour les longs mois durant lesquels on nous représentait la scène syrienne comme le théâtre de manifestations populaires pacifiques.

Il suppose que soient vérifiées deux hypothèses :

- D’une part que la mutation du conflit soit dans l’ordre des choses : depuis mars 2011, coulerait sans interruption le fleuve d’une seule et même révolution, recueillant après une période de protestations civiles les affluents de violences armées qui ont gonflé son cours démesurément mais sans jamais lui faire quitter son lit.

- Et, d’autre part, que les groupes armées aient légitimement pris le relais du peuple pacifiquement révolté, dans une continuité révolutionnaire qui ne s’est pas démentie, sans qu’une direction politique n’ait jamais rien supervisé, sans qu’elle n’ait mis au point cette "détermination précise des objectifs" dont l’auteur déplore l’absence.

Or, l’examen des prodromes "civils" de la confrontation armée suggère que la violence y était contenue en germe.

Car, si l’on considère que la seule alternative à une généralisation de la violence était l’option politique, force est de constater que celle-ci était exclue du fait même de la nature de l’insurrection à son déclenchement. La contestation a été conçue de telle sorte qu’elle ne laisse aucune marge d’initiative à la politique et il n’est pas fortuit qu’on l’ait déclenchée à l’insu et à la surprise des nombreuses forces d’opposition existantes [6], même si certaines en ont revendiqué la représentation a posteriori. Le phénomène est d’autant plus édifiant qu’il est commun aux principales « révolutions » arabes. On peut le dégager de certaines des nombreuses analyses publiées par des familiers de la scène syrienne.

UNE DONNEE DE BASE : L’INCONNU

Mais il faut d’abord réfuter la principale explication de la genèse du soulèvement qui se fonde sur les faits déclencheurs les plus immédiats et fait l’objet d’un consensus très large. Elle évoque des événements que le journal El Quds El Arabi avait rapportés le 24 mars 2011 comme suit :

L’étincelle de l’intifada syrienne est partie de la ville de Deraâ lorsque les forces de sécurité syrienne ont emprisonné un groupe d’enfants âgés d’une dizaine d’années qui avaient écrit des graffitis demandant la chute du régime et il n’est pas improbable que se déclenche une révolution qui s’étendra aux villes, aux villages et aux campagnes syriennes à cause des pratiques répressives des forces de sécurité syriennes. [7]

Le problème « factuel » que pose une telle interprétation est qu’il est pratiquement impossible d’établir la date exacte de l’arrestation de ces enfants (dont le nombre varie selon les sources de 15 à 25). Dans les chronologies établies par la presse internationale, on mentionne ces faits sans en spécifier la date, certains médias s’accordant cependant à les dater du 13 mars, c’est-à-dire quelques jours avant les premières manifestations de Deraâ du 17 mars (El Qods du 24 mars 2011).

En fait, ils n’ont pas été rapportés dans leur actualité, El Qods les ayant mentionnés la première fois le 11 mars 2011 parmi les « histoires et récits » dont les « sites regorgent » en citant le site syrian.net qui avait fait état « d’une vaste campagne d’arrestations dans la province de Deraâ qui a visé il y a quelques jours 25 enfants de la 4e Année primaire qui avaient scandé à l’école le mot d’ordre : Le peuple veut la chute du régime ». On en conclut que ces arrestations sont présumées avoir eu lieu avant le 10 mars, à une date indéterminée, alors même que les appels lancés sur Facebook pour la « révolution contre le régime d’El Assad » fixée au 15 mars étaient apparus dès le 5 mars sans référence aux écoliers de Deraâ et avec déjà pour mot d’ordre « la chute du régime » (El Qods du 7 mars 2011 [8]).

S’agissant maintenant des organisations qui ont vu le jour pour représenter la "révolution", certaines ont revendiqué un lien organique constitué avec les "coordinations" qui ont occupé le terrain à partir de mars 2011. Mais, comme le soulignait l’écrivain syrien Mohamed Dibou dans un article paru le 13 octobre, rien n’obligeait à les croire [9] :

Des interrogations sérieuses sont soulevées par les coordinations (qui constituent la force qui pèse le plus dans l’opposition), la modalité de leur représentation et la question de savoir de quelle organisation elles sont proches. En effet, le comité de coordination et le conseil national annoncent, chacun pour son compte, qu’ils sont en contact avec les coordinations qui auraient adopté leur programme. Mais qui croire ? D’autant que les coordinations ne sont pas en mesure, à ce jour, de s’exprimer publiquement et qu’elles ne sont pas unifiées, à quoi il faut ajouter qu’on ne sait pas lesquelles d’entre elles représentent effectivement la rue et lesquelles ont rejoint l’action. Il y a des petits quartiers qui se trouvent avoir bien plus qu’une seule coordination !

Il est clairement constaté ici que, si les forces politiques qui étaient à l’œuvre avant l’insurrection ont été prises de court, c’est parce que les initiateurs du mouvement sur le terrain étaient de nouveaux venus à l’action politique. Les formations nouvelles, créées dans le sillage des événements, se sont mises à la remorque des nouveaux venus alors même que rien ne permettait d’identifier ces derniers de façon certaine. C’est à l’irruption d’une forme d’activisme inédit que l’on assistait. Les coordinations locales paraissaient donner l’mpulsion mais c’est à la rue que le dernier mot revenait.

Se dessinait ainsi une organisation « révolutionnaire » à trois étages, la rue, les coordinations locales et les structures politiques, dans laquelle la prééminence qui commandait la prise de décision était l’envers exact de ce qu’enseigne l’histoire des révolutions. La hiérarchie de la décision privilégiait dans cette triade le nombre et l’anonymat, de telle sorte que le dernier mot revenait à la rue. Et c’est sans doute parce que cette dernière donnée était embarrassante qu’on a proclamé que la rue était le peuple, sans autre forme de procès. De ce fait, on tenait la révolution populaire tant rêvée ! Cependant, il en est qui ont relevé ce que cette situation avait pour le moins d’insolite. Ainsi une autre Syrienne, Khawla Dounia, qui notait le 22 septembre 2011 les observations suivantes :

Un de mes amis a dit que la révolution exerçait une sorte de terrorisme intellectuel sur tout opposant et intellectuel car il ne peut ignorer la rue et ses demandes chaque fois qu’il désire exposer une opinion sur ce qui se passe ou sa vision d’une solution. Il se sent tenu par les slogans et les réactions de la rue, de peur d’être traité de traître [10], d’abord, et d’essuyer un refus, ensuite. Il y a une sorte de flagornerie chez certains qui reprennent les mots d’ordre de la rue tels quels sans les soumettre à l’analyse intellectuelle ou politique pour les rendre propres à l’application ou à la discussion (…) Il semble que ces opposants et intellectuels ont peur que soient tenus pour nuls et non avenus tous les sacrifices qu’ils ont consentis (de longues années de prison, l’exil, la privation des droits) du seul fait qu’ils expriment leurs convictions [11].

L’adhésion des intellectuels à la révolution, telle que constatée par Michel Kilo, a-t-elle été si librement choisie ? Ce qui était énoncé ici sur un mode quelque peu anecdotique confirmait la suprématie de la rue (cette fameuse "rue arabe", si longtemps traitée en ersatz d’opinion publique !) ainsi que l’invisibilité d’un encadrement opérationnel de son activisme qui renseigne sur l’identité politique (ou au moins sociale) du soulèvement. La rue, anonyme, est la révolution. Cette affirmation ne s’est jamais démentie en dépit de son invraisemblance car, si l’on considère la continuité et la cohérence des actions de protestation menées depuis mars 2011 et la parfaite logistique qui a accompagné les manifestations [12], toute cette entreprise avait forcément des cadres clandestins d’organisation et de programmation opérationnelle sur lesquels toute interrogation a aussitôt été condamnée comme hérétique. Elle avait aussi ses symboles forts, tels que le "drapeau de l’indépendance" substitué au drapeau de l’Etat et que l’on a rapidement vu exhibé à travers tout le pays comme ce fut le cas en Libye.

Si structuré que fût l’activisme de la "rue", on s’est rapidement préoccupé de son infirmité politique et s’est posée la question de savoir si l’opposition organisée pouvait lui faire l’apport d’un programme. Dans la mesure où plusieurs formations (qui devaient vite se regrouper dans deux structures dominantes, le CNS et le CCND [13]) se sont mises en compétition pour assumer cette tâche, laquelle serait reconnue légitime pour le faire ? La difficulté venait de ce que, contrairement à ce qu’ont clamé plusieurs courants marxistes de Syrie et d’ailleurs, la revendication sociale n’était plus audible parce que les mots d’ordre de la rue se sont très vite refermés sur la revendication de la chute du régime (doublée ensuite pendant des mois de celle de l’intervention étrangère). L’opposition requise pour porter le combat de la rue sur le plan politique était de ce fait aussi indifférenciée que paraissait l’être le mouvement de contestation. Libéraux, nationalistes, marxistes, frères musulmans, salafistes, toutes les tendances étaient parties prenantes.

La légitimité ne semblait devoir se juger qu’à l’aune de la revendication centrale (abattre le régime), à l’exclusion de toute autre considération relative à un programme politique, à un projet social. La "rue" avait imposé sa loi d’airain : la fidélité à la révolution ou la trahison se mesurait, comme nous venons de le relever, à l’aune du seul rapport à l’activisme. Un autre auteur syrien écrivait à ce propos dans un article du 28 octobre 2011 :

Toutes (les révolutions arabes) ont en commun deux caractères essentiels. Le premier c’est d’avoir été initiées par le peuple sans qu’aucun parti ni aucune structure ne l’ait mis en mouvement. Le peuple a pris de vitesse toutes les forces et partis quelle que soit leur appartenance idéologique, il s’est substitué à eux pour mettre la rue en mouvement et diriger son action spontanément, affirmant sa détermination à réaliser un seul but : la chute du régime. Le second caractère est que ces révolutions sont privées de toute conceptualisation préalable de ce qu’elles aspirent à réaliser après leur victoire … Il était clair pour tous que l’objectif général qui rassemble l’indépendant, l’islamiste, le communiste, le nationaliste, etc., se limitait à cet objectif principal annoncé sans précision autre (c’est-à-dire la chute du régime, NDRL) [14].

C’est la négation même de la révolution car aucun espace n’était dédié à l’élaboration d’un programme politique, d’un projet de société. La légitimité était d’un type nouveau qu’on pourrait désigner comme une légitimité subversive accordant la prime à l’activisme. Sur cette question, le Syrien Addi Zaâbi écrivait le 29 décembre 2011 dans El Qods :

Il reste en définitive la légitimité que peut se donner l’opposition par sa capacité à influer sur la révolution. Là, le rôle de l’opposition sera secondaire. Le rôle essentiel dans le changement demeure exclusivement entre les mains des jeunes sur le terrain. Il sera peut-être difficile d’évaluer le rôle du conseil (national syrien) et du comité (de coordination) dans la conduite de la révolution. Bien sûr, la révolution a commencé en dehors de l’opposition traditionnelle. Mais, après la formation du conseil, se faire une opinion sur le rôle qu’il joue devient pratiquement impossible du fait des exigences de secret qui commandent le travail de terrain. Dans tous les cas, il apparaît que ce rôle n’est guère important (…) Quoi qu’il en soit, les choses sont claires : les coordinations de l’intérieur, dans leur diversité, accorderont la légitimité à l’une des instances … La priorité est de renforcer les actions sur le terrain. Le moteur essentiel des événements sur le terrain, ce sont les jeunes et les coordinations. Ceux-là n’ont pas besoin de légitimité. Ce sont eux qui octroient la légitimité aux entités politiques [15].

Peut-on être plus clair ? L’auteur de l’article, qui paraît bien au fait des rapports de force, confirmait ce que pareille « révolution » avait d’inédit : la prééminence absolue de structures secrètes composées d’anonymes faisant leurs premières armes dans l’action ! Et le secret de l’initiative « sur le terrain » empêcherait même d’impliquer les organisations politiques (en particulier le conseil national qui semble avoir la préférence de notre auteur) dans les décisions à prendre. De toutes façons, n’est-il pas affirmé que le rôle de l’opposition sera secondaire, ce qui se confirme aujourd’hui comme l’expression euphémique de la vérité ? Surtout, il y a cette conclusion qui donne froid dans le dos : les jeunes et leurs coordinations sont la source absolue de toute légitimité. Voilà qui met en évidence la donnée de base de cette révolution, et dans une large mesure de ses devancières arabes. Cette donnée se résume en un mot : l’inconnu. Des initiateurs inconnus, des acteurs opérationnels inconnus, une destination inconnue.

Il n’est dès lors pas étonnant que la légitimité définie selon ces canons de l’activisme sur le terrain ne puisse être déléguée qu’à l’instance politique qui en serait le simple prolongement à l’extérieur car, si le régime est déstabilisé par l’action locale, il ne peut être abattu, du fait du vide politique inhérent au mouvement, que grâce aux coups de boutoir qui lui seront portés au plan international. Cette révolution n’était pas en quête d’une direction politique mais d’un agent qui servirait à la "communauté internationale" de levier pour une intervention militaire. L’entreprise était ainsi vouée d’entrée de jeu à finir dans l’ingérence.

L’AGONIE BRUYANTE DES CONSCIENCES

Quelle est alors cette opposition, constamment absente de son poste comme le déplore Ammar Dioub, en retrait de sa mission historique supposée, mais qui ne doute jamais de sa qualité d’accoucheuse de l’avenir ? C’est cette question qu’il faut poser et plus particulièrement aujourd’hui avec la généralisation de la violence.

Dernièrement, sur quelle comète a-t-elle donc voulu tirer des plans lors de la conférence du Caire tenue au début de juillet ? Au cours d’une rencontre préparatoire à cette conférence, l’opposition avait mis au point le 6 juin deux documents : un pacte national et un plan pour la période de transition. Mais dans le même temps, un projet intitulé "Le jour d’après" sortait des laboratoires de deux organisations occidentales, sous étroite tutelle étatique, l’institut américain pour la paix (USIP) et l’institut allemand des affaires internationales et de la sécurité (SWP), aussitôt adopté, contre la parole donnée aux autres organisations d’opposition, par le conseil national syrien (CNS).

Ce qui soulève à deux niveaux une même interrogation sur les initiatives de l’opposition syrienne :

- D’abord, parmi les organisations représentées, quel intérêt des organisations telles que la Commission générale de la révolution syrienne (CGRS), implantée sur le territoire syrien, et le comité de coordination pour le changement national et démocratique, dirigé (théoriquement) de l’intérieur, prétendant tous deux s’opposer à l’intervention étrangère (qui n’a désormais plus rien de virtuel !), trouvent-elles à rencontrer avec une telle constance le CNS qui n’a jamais été que l’outil de l’intervention militaire étrangère [16] ?

- Ensuite et surtout, comment cette opposition pourrait-elle élaborer le projet d’une république civile et démocratique, garantissant l’unité du peuple, l’égalité totale dans la citoyenneté et les libertés publiques individuelles et collectives, selon les termes du projet de pacte national, alors même qu’elle a été et demeure exclue du processus qui est en train d’abattre le régime et d’anéantir le pays, les insurgés ayant entrepris de détruire les pipe-lines, les dépôts de gaz, les stations hydrauliques, les silos à blé, de couper les lignes de communications, de faire sauter les trains [17]. A défaut d’une maîtrise organiquement établie des groupes armés qui combattent le régime, cette opposition est réduite à une impuissance que le discours incantatoire ne peut plus dissimuler.

Toutes ces organisations n’ont jamais été en mesure, ni unies ni prises séparément, de constituer la superstructure politique de la pseudo révolution syrienne. La direction politique d’une révolution suppose la mainmise sur les forces combattantes, lorsque la révolution est violente ; elle suppose le choix de la stratégie militaire pour les troupes qu’elle commande et, comme c’est toujours le cas dans une entreprise révolutionnaire qui vise une victoire politique, la latitude de négocier une issue pour la réalisation de ses objectifs, qu’elle doit avoir définis. Ce sont autant de portes que lui ferment violemment au nez les hordes de combattants étrangers, nombreuses et disparates, qui mènent la guerre sous la conduite d’Etats étrangers et conformément à leurs objectifs. Les frontières du pays sont ouvertes à tout vent, la souveraineté nationale est mise à mal tout autant que le régime : elle sera réduite à néant aussi complètement que ce dernier sera mis à bas. Restera-t-il seulement, au terme de ce processus, assez de la Syrie, de la patrie, pour que quiconque puisse rêver d’en faire une république démocratique ?

Tout indique en définitive que, nonobstant la sophistication du discours de certains de ses représentants, l’opposition n’est, à son insu pour une part de ses composantes, et, en toute conscience pour l’autre, que la complice d’une entreprise de démantèlement de son propre pays.

Dès lors, une constatation grave mais élémentaire s’impose : il faut que se soit produit un effondrement aussi soudain que total de leur conscience morale et politique pour que des intellectuels de gauche syriens, des opposants aux convictions anti-impérialistes affirmées, à la fibre patriotique éprouvée, s’engagent dans le soutien, plus ou moins conditionné, à l’entreprise obscure lancée sur le terrain en mars 2011 par des groupes insurrectionnels quasiment non-identifiés, de toute évidence préparés et manipulés, aux fins d’abattre le régime de Bachar El Assad ; pour que, la réalité du processus se dévoilant aujourd’hui dans l’attaque généralisée contre le pays et non seulement contre le régime, ils persistent dans leur position.

Tous ces théoriciens bavards, qui n’en finissent pas de se disputer les pages de la presse arabe pour faire allégeance à la "révolution", n’ont-ils pas vu venir, à la suite de la pseudo résistance pacifique du "peuple", l’inéluctable vague qui dévaste le pays en cet été 2012 : celle des légions de combattants surarmés, débarqués des avions de l’OTAN et infiltrés de Turquie, du Liban, de Jordanie, financés ouvertement par les Etats du Golfe, coordonnés dans leur action meurtrière par les logistiques occidentales ?

N’avaient-ils pas eu le loisir de méditer le sort réservé à la Libye dont il est désormais reconnu que, outre les intenses bombardements de l’OTAN, ce sont des commandos internationaux de criminels sous les ordres des services spéciaux du Golfe et de l’Occident qui ont livré les batailles les plus décisives aux troupes de Kadhafi avant de procéder au lynchage public en mondovision de ce dernier [18] ?

Que valent les professions de foi démocratiques de ces élites face à l’évidence de la falsification ? En Syrie, comme en Libye, quelle démocratie pourra bien naître, à la suite du régime dictatorial, du chaos de tant d’appétits conjugués ?

Il est sans doute vrai que la catastrophique longévité des dictatures arabes était faite pour exaspérer, pour désespérer, qu’elle a fini par nourrir une véritable obsession de la délivrance. Mais cette exaspération, cette obsession, ont tardé à provoquer, pour abattre ces régimes, une authentique entreprise de libération forgée par la volonté des peuples, et n’auront été, pour finir, que des paramètres parmi d’autres, des ingrédients de propagande, entrant dans l’élaboration à froid d’une stratégie à visée géopolitique dont l’objectif est de démembrer violemment des nations et des sociétés pour leur retirer toute influence sur leur environnement régional.

Que la toute-puissance impériale prétende décider de la vie ou de la mort des régimes, prolongeant ou abrégeant dictatures et démocraties, au gré de ses seuls calculs, n’est pas nouveau. La preuve en a été administrée sur tous les continents. Mais c’est bien la première fois qu’elle opère dans le silence et – s’agissant des élites arabes – l’agonie bruyante des consciences.

Telle est la force sidérante du leurre démocratique qu’il a conduit de vastes secteurs de l’intelligentsia arabe, quelles que puissent être leurs dénégations, à faire objectivement cause commune avec les monarchies du Golfe et leurs émules (dont les moins virulents ne sont pas les nouveaux régimes tunisien et libyen), les appareils politiques et médiatiques occidentaux, le fidèle vassal turc, les plus revanchards d’entre les ultras libanais, et quelques oiseaux de proie de l’acabit de Bernard-Henry Lévy.

C’est dire que la conscience politique et morale des élites arabes se meurt dans le déshonneur.

Deux illustrations en guise d’additif :

1. "TOUT RESTE OUVERT …"

Si je devais rapprocher les deux opinions qui m’ont paru, au cours de ces longs mois de "révolutions arabes", représenter la meilleure confrontation du sens et du non-sens, je choisirais d’une part une phrase lapidaire, en forme d’interjection, lancée par le poète syrien Adonis et, d’autre part, un extrait du livre publié l’an dernier par Tarik Ramadan.

Je commence par ce dernier. Dans son ouvrage consacré aux "révolutions" arabes, il ne manque pas de s’attarder sur les éléments de fait qui attestent que les "révolutions" arabes ont été préparées et financées de l’étranger – ce genre d’éléments que la propagande a su réduire à des données incidentes, quasi anecdotiques, chaque fois qu’elle n’a pas pu les occulter. Après avoir exposé avec force détails les informations qui attestent le financement des programmes de formation et de développement des réseaux organisés de blogueurs en Afrique du Nord et au Moyen-Orient mis au point par les Etats-Unis et certains Etats européens, "les faits, parfois troublants, relatifs aux formations et aux ingérences politiques et militaires", sans oublier "le rôle joué par des compagnies du secteur privé telles que Google, Yahoo, Facebook ou Twitter", Ramadan limite son jugement final à la pirouette suivante, dosage savant de lucidité et de légèreté qu’on ne peut qualifier autrement que de cynique :

Tout reste ouvert. Encore faut-il que les sociétés civiles et les citoyens s’engagent à penser des projets de société à partir de leur histoire, de leur mémoire, de leurs références, de leurs valeurs et de leurs espoirs. A terme, il leur appartient de reprendre possession du sens de leur révolte, quand bien même ils n’en auraient pas été les seuls instigateurs, penseurs et agents [19]".

Quant à Adonis (dont je précise que je suis habituellement loin de partager les vues), il s’est contenté, voyant venir en février dernier l’intervention étrangère en Syrie, de cette exclamation (en forme d’interrogation valant l’affirmation d’une position) : « Comment peut-on poser les fondements d’un Etat avec l’aide de ceux-là mêmes qui ont colonisé ce pays [20] ?

Ce sont deux attitudes, qui, outre la différence de leurs formes d’expression, traduisent deux rapports opposés à la vérité établie des faits. Ramadan constate que les peuples arabes ne sont pas les seuls "instigateurs, penseurs et agents" de "leur" révolte mais qu’"il leur appartient d’en reprendre possession" et partant "tout reste ouvert". "A terme". Autrement dit, ils n’en ont pas encore, à l’heure où il écrit ces lignes, "repris possession" mais elle est déjà "leur" pour cette seule raison que "tout reste ouvert".

La belle affaire ! Qui peut contester que tout reste ouvert en toutes circonstances ? Tout était resté ouvert pour les peuples colonisés au moment même où le colonisateur prenait possession de leurs pays, de leurs richesses et de leurs vies. A quel sophisme ne faut-il pas recourir lorsqu’on veut à tout prix considérer que l’ingérence étrangère est à terme un bienfait, une ouverture !

Adonis, pour sa part, semble imprégné d’une toute autre sorte de perspective historique : il n’aperçoit pas d’ouverture à terme mais la fermeture tout de suite lui saute aux yeux. Pire : un retour en arrière, la reproduction régressive d’un cycle qu’il définit par un raccourci pertinent comme colonial. Pour être rudimentaire, son raisonnement sous-jacent n’en est que plus approprié à l’interprétation d’un fait aussi univoque que l’ingérence étrangère, alors que Ramadan, enferré dans son parti pris dialectique, doit faire recours, en guise d’abstractions savantes, à un jargon vide de sens (mémoire, références, valeurs, espoirs).

Lorsque le même fait (ou comme ici deux faits matérialisant la même réalité : l’ingérence étrangère) est tenu pour vrai dans deux perspectives d’analyses aussi antagonistes, c’est-à-dire d’un côté pour en tirer les conséquences qui s’imposent et de l’autre pour tenter d’en minimiser le sens, on a toujours pour résultats un positionnement limpide et un raisonnement tortueux.

Mais cette situation est l’exception car, en général, les divergences profondes se construisent sur des élaborations factuelles nettement différenciées. La bataille en vue d’imposer une certaine vérité des faits est en effet essentielle, sinon pourquoi la désinformation serait-elle devenue l’arme absolue dans les conflits ? Cela étant, il est capital de comprendre que les protagonistes du débat les plus engagés, les plus impliqués dans la confrontation des opinions, pour ne rien dire des appareils politico-médiatiques qui sont au service des Etats et ne connaissent de vérité qu’instrumentale, élaborent une représentation des conflits assez nettement affranchie des faits. Ils sont en effet conscients que la vérité des faits est trop nuancée pour soutenir les positions tranchées, qu’elle est un handicap dans la confrontation (souvent la guerre) en cours. C’est que l’espace politique est un lieu de positionnement où se déroulent des stratégies et se défendent des intérêts. C’est un lieu d’action où les vérités affirmées sont en compétition en vue de finalités et où leur manipulation est partie intégrante du jeu.

Hannah Arendt considérait que, pour mériter le label de "diseur de vérité", il fallait prouver son "désintéressement" politique et pour cela « prendre pied hors du domaine politique » sous peine de voir sa parole corrompue. Mais tout cela n’est plus que spéculation anachronique qui supposerait que, hors de l’espace politique, il existerait un espace public où l’échange serait désintéressé. Cela est moins vrai aujourd’hui que jamais, l’espace politique partial et unilatéral s’étendant à tout. A chaque occasion qu’une entreprise de désinformation est lancée, à une échelle mondialisée comme il se doit, elle se constitue en espace politique globalisé qui ne cède aux opinions dissidentes que les périphéries d’Internet. Ramadan n’était tombé en dissidence que par accident. Il avait eu la maladresse, dans un premier temps, de mettre l’accent sur cette formation par l’Occident des cyber-résistants, s’aventurant inconsidérément sur un terrain indigne de l’homme d’influence qu’il prétend être. Les contorsions auxquelles il a dû par la suite se livrer dans son livre (et dont je n’ai cité qu’un échantillon) étaient le prix à payer pour réintégrer l’espace politique globalisé. Il ne s’est pas dédit. A peine renié [21].

2. "MON TEMOIGNAGE POUR L’HISTOIRE"

Abdelbari Atwane, directeur de la rédaction d’El Qods El Arabi, est un équilibriste d’une toute autre envergure que Tarik Ramadan. J’ai déjà analysé plusieurs de ses contributions sur les révolutions arabes dans un article précédent [22], Son éditorial de l’édition des 4-5 août 2012, intitulé "Parlez-nous de la Syrie d’après El Assad" [23], se conclut par une prise à témoins de la postérité qui confine au testament politique (c’est dire si le personnage prend sa parole au sérieux !) :

Je soulève ces questions pour dégager ma responsabilité afin qu’un jeune chercheur puisse dire dans le futur que quelqu’un a écrit, averti et sonné l’alarme, que tous les Arabes n’étaient pas dans l’égarement, abusés les yeux ouverts par des plans conçus pour les diviser et les éparpiller. C’est mon témoignage pour l’histoire.

Ce qui nous vaut cette solennité de ton, c’est l’analyse qu’il fait de la situation de la Syrie et du monde arabe en butte aux plans occidentaux, étayée de retours en arrière jusqu’à l’époque du démantèlement de l’empire ottoman et la trahison de la Grande- Bretagne manquant aux promesses faites aux Arabes, avec retour aux conspirations du présent dont l’inspirateur serait l’orientaliste Bernard Lewis qui a préconisé en 1979 un plan de "balkanisation" des Etats arabes actuellement en cours de réalisation. Rien donc que nous ne puissions entendre dans sa généralité. S’ensuit cette longue tirade qu’il est utile de rapporter avec toutes ses boursouflures :

Je vis en Occident depuis 35 ans. J’ai étudié, enseigné et fait des conférences dans la plupart de ses universités. J’ai écrit dans ses journaux des articles sur le Proche-Orient. J’ai participé à des entretiens sur la plupart sinon la totalité de ses chaînes de télévision, sans parler des centaines de congrès et séminaires politiques. J’en ai retiré la conviction absolue qu’il n’y a pas de politiques improvisées, que les politiques et les guerres stratégiques sont conçues sur la base de l’action et de la planification maîtrisées et non sur la base de la réaction aux événements, que les experts occidentaux considèrent comme une vérité établie qu’il est facile de tromper les Arabes, d’exploiter leurs points faibles et de semer entre eux la division sur la base de l’appartenance religieuse et ethnique. Il suffit de relever que la principale faculté de l’université de Londres est l’école des études orientales et africaines, fondée dans le but d’étudier les tribus et ethnies arabes et préparer les gouvernants anglais aux colonies arabes (Souligné par nous).

Je laisse à Atwane la responsabilité de cette rationalité infaillible qu’il attribue à l’Occident. Mais pour le reste, sous réserve de l’emphase du propos et de la nécessité qu’il y aurait à avoir vécu 35 ans en Europe pour être conscient de ces réalités (surtout lorsqu’on est Palestinien), je n’ai pas grand-chose à redire de ces affirmations. Le problème est que M. Atwane, nous ayant à peine fait vivre ce grand moment de vérité, s’empresse, à la manière de Tarik Ramadan, de réintégrer le giron de l’espace politique consensuel puisqu’il écrit :

Les révolutions des peuples qui se sont soulevés contre la dictature et l’oppression étaient spontanées et légitimes pour la plupart mais l’Occident a tenté et tente de récupérer ces révolutions et de les exploiter dans son intérêt pour s’accaparer les richesses pétrolières, pour affaiblir les Arabes en général et (amoindrir) le danger qu’ils représentent pour Israël.

Que veut laisser entendre Atwane quand il écrit que la plupart des révolutions arabes sont spontanées et légitimes ? Laquelle ou lesquelles excepte-t-il, lui dont le journal les a toutes soutenues ?

Mais surtout comment peut-il concilier l’affirmation que l’Occident agit toujours par la préméditation et la planification sans jamais avoir à "réagir aux événements", d’une part, et son diagnostic sur les révolutions arabes, spontanées mais exploitées par l’Occident, d’autre part ?

Seule une troisième question mérite réponse et c’est la suivante : Faut-il chercher une réponse à ces deux premières questions ? Et la réponse est non : M. Atwane témoigne pour l’histoire, faisons-lui grâce des vérités contingentes du présent.

Khaled Satour le 30/08/2012

Transmis par Linsay



[1] Jusqu’à la fin 2011, alors que des groupes d’insurgés livraient à l’armée de véritables batailles, lui disputant le contrôle de villes comme Zabadana et Douma ainsi que plusieurs quartiers de Homs, de Hama et d’autres villes, les médias occidentaux et du Golfe parlaient d’une guerre faite par le régime aux civils. Puis les violences se sont généralisées : on a annoncé des massacres inter-confessionnels et des enlèvements, dans un climat de terreur entretenu depuis le 23 décembre dernier par des attentats à la bombe à Damas et dans d’autres villes, en particulier Alep où l’explosion de deux voitures piégées le 10 février 2012 a été revendiquée par l’armée syrienne libre (Selon une dépêche de l’AFP rapportée le 10 février par El Qods El Arabi sur son site http://www.alquds.co.uk/).

[2] Alors que l’armée régulière encerclait et bombardait des quartiers de la ville, les milices du régime combattaient les forces insurgées dont le journaliste britannique Paul Wood, témoin des combats, écrivait que, « en dépit de l’existence d’un conseil militaire en Turquie et d’un porte-parole de l’armée syrienne libre », « ce ne sont que des groupes de combattants qu’on peut qualifier de milices » recourant sans état d’âme, comme il en a rapporté des témoignages des intéressés eux-mêmes, à l’exécution de leurs prisonniers (Rapporté par El Qods dans son édition du 13 février 2012). Ajoutons que ce 22 juillet 2012, les médias ont fait état de pareilles exécutions sommaires de soldats syriens par des groupes armés aux postes frontières contrôlés par ces derniers. Depuis lors, en ce mois d’août 2012, les insurgés multiplient les exécutions sommaires .

[3] Le journal rapportait en janvier que « des avions militaires de l’OTAN dont les marques d’identification ont été retirées se sont posés à Iskenderun (en Turquie) près de la frontière syrienne pour débarquer des volontaires libyens et des armes saisies dans l’arsenal de feu Mouammar Kadhafi », ajoutant que « des formateurs appartenant aux forces spéciales françaises et britanniques sont sur place, prêtant assistance aux rebelles tandis que la CIA et les Special Ops US fournissent du matériel de télécommunications et des informations (…) permettant d’éviter les concentrations de troupes syriennes"(L’article était signé par Jonathan Steele dans l’édition du 17 janvier 2012).

[4] Rapporté par Al-Akhbar dans son édition du 1e décembre 2011. Pour documenter encore ce point, on peut citer l’article publié le 17 décembre 2011 par le quotidien espagnol ABC. Son journaliste, Daniel Iriarte, infiltré en Syrie par les insurgés relate sa rencontre avec trois « révolutionnaires » libyens dont le premier avait commandé la brigade de Tripoli et le second être un homme de Abdelhakim Belhadj. Ils lui ont déclaré être là de leur propre initiative « à titre personnel, pas sur ordre de qui que ce soit » et qu’ils étaient là avec « d’autres Libyens, « quelques dizaines », qui sont venus en Libye de leur propre chef pour aider les insurgés ».

[5] Dans un article publié par le journal Al Akhbar sous le titre Quand les conférences de l’opposition syrienne serviront-elles effectivement la révolution ?

(مؤتمرات المعارضة السورية متى تخدم الثورة فعلاً)

[6] Depuis que le gouvernement syrien a opté en 2002 pour la libéralisation, le parti Baâth se donnant en 2005 le mot d’ordre de l’« économie sociale de marché » avec ce qu’il impliquait de privatisations, de dérégulation et de retrait de l’Etat du champ économique et social, des forces politiques se sont regroupées autour de l’aspiration démocratique. A droite, fut lancée en 2006 la Déclaration de Damas-Beyrouth, (prolongeant la Déclaration de Damas de 2001) qui, regroupant la bourgeoisie, des partis kurdes, des partis de gauche reconvertis au réformisme et les Frères musulmans, a soutenu la libéralisation, limitant ses revendications au domaine politique (exclusivement sur le plan intérieur). A gauche, le comité national de l’union des communistes syriens s’est constitué contre la dérive libérale mais aussi contre les projets américano-israéliens dans la région. Mais ce qu’on a appelé le printemps de Damas a rapidement été interrompu par la répression du régime.

[7] L’insurrection syrienne de Deraâ (انتفاضة درعا السورية), article non signé. Dans l’édition du 22 novembre 2011, le chroniqueur Elyas Khouri devait revenir sur ces événements initiaux qu’il considère (avec les précédentes tentatives d’opposition au régime et le mépris du pouvoir pour les revendications populaires) comme l’une des « trois raisons factuelles » qui excluent l’idée d’un complot international contre la Syrie :

Au lieu de s’excuser d’avoir torturé des enfants et de punir les auteurs de cet acte horrible, le régime a prolongé leur détention, humiliant les parents dans leur honneur et leur dignité. Ce qui a allumé dans le Houran l’étincelle de la révolution qui s’est étendue à toute la Syrie (…) L’analyse doit partir de ces trois réalités pour chercher à comprendre la révolution syrienne comme une révolution spontanée …

[8] Ce qui indique que, contrairement à l’appréciation d’El Qods et de son chroniqueur Elyas Khouri, l’activisme des « cyber-opposants » a certainement davantage déterminé le soulèvement que l’arrestation des enfants de Deraâ. La révolution ne peut donc être considérée comme spontanée qu’autant que l’action des cyber-opposants (qui avaient appelé sur Facebook avant même les premiers événements de Benghazi à une mobilisation les 4 et 5 février devant le siège du parlement à Damas) peut l’être.

[9] Article publié dans El Akhbar sous le titre "Syrie : A propos du point le plus critique ".

(سوريا : الوقوف في النقطة الحرجة)

[10] Le verbe arabe utilisé pour exprimer le fait de « déclarer comme traître » a pour substantif takhwîn (تخوين) qui est sur le même schème que le fameux takfîr (تكفير « déclarer comme mécréant ») et revêt, en la circonstance, un caractère aussi menaçant.

[11] Article publié par El Quds sous le titre L’opposition syrienne entre la phobie de la rue et la manipulation de ses sentiments (المعارضة السورية بين رهاب الشارع واللعب على عواطفه).

[12] Voir en particulier sur ce point l’article publié par le Nouvel Observateur le 20 mai 2011 sur les réseaux secrets des cybernautes syriens vivant ou ayant été formés en Occident. Selon l’article, des dizaines de cybernautes ont suivi, au cours des années ayant précédé la "révolution syrienne" des stages de protection informatique à l’étranger et des fondations occidentales les ont conviés à des séminaires dans des pays voisins. En Jordanie, par exemple, l’ONG irlandaise Frontline leur a expliqué comment effacer des données à distance, échanger secrètement des e-mails ou stocker des fichiers sensibles, notamment des vidéos. L’un ’entre eux, vivant à Beyrouth, a déclaré au journaliste avoir suivi un séminaire de ce type aux Etats-Unis en février 2010. Un autre, vivant à Londres, fut l’un des premiers à avoir organisé l’entrée clandestine de matériels de communication en Syrie, avant même le début des contestations et a été formé aux tactiques de la "lutte pacifique". Dans les mois qui ont précédé le soulèvement, il avait, comme d’autres, organisé des séminaires sur ce thème pour quelques dizaines de Syriens de l’intérieur. Ces stages se sont tenus discrètement dans des pays où ses compatriotes n’ont pas besoin de visa - notamment la Turquie et la Jordanie. Beaucoup d’entre eux ont reçu des équipements de communication très tôt.

[13] Le comité de coordination des forces du changement démocratique (CNCD) s’est créé le 11 juin 2011 dans un hôtel de Damas où il a tenu son congrès le 18 septembre, affirmant agir en coordination avec les comités locaux animateurs du mouvement. La constitution du conseil national syrien a été annoncée le 15 septembre 2011 à Istanbul après une première annonce faite par un "jeune" à Ankara de la création par "des jeunes révolutionnaires de l’intérieur" d’un conseil national de transition. Les Turcs, pressés d’engager un processus à la Libyenne, ont dû vite être rappelés à la patience par leurs mentors occidentaux !

[14] Ammar El-Baradaï, Le printemps arabe, des révolutions populaires sans programmes politiques (الربيع العربي : ثورات شعبية بلا برامج سياسية), publié dans El Qods.

[15] A propos de la légitimité du conseil national syrien (حول شرعية المجلس الوطني السوري). C’est nous qui soulignons.

[16] Et dont les Etats-Unis viennent de décréter la disgrâce dès lors que les événements semblent aller dans le sens d’une déstabilisation du régime par le moyen d’une ingérence militaire rampante. Voir le billet publié dans El Quds du 15 août 2012 sous le titre Le conseil national syrien rend-il son dernier souffle ? (المجلس الوطني السوري يلفظ أنفاسه؟) : "Les groupes djihadistes armés qui ont renforcé leur présence en Syrie grâce à leur financement et leur approvisionnement en armes de ces derniers mois et agissent indépendamment du conseil national syrien et de l’opposition traditionnelle y compris des frères musulmans, représentent désormais le troisième courant puissant et l’épine dorsale de l’opposition combattante".

[17] Rachad Abou Chaour, Syrie : L’option du dialogue (سورية : الخيار هو الحوار), El Quds du 15 août 2012.

[18] Voir à ce sujet le documentaire d’Antoine Vitkine, diffusé le 8 mai 2012 par la cinquième chaîne française sous le titre "Kadhafi mort ou vif" qui retrace en particulier les circonstances dans lesquelles les forces spéciales de plusieurs pays dont la France, la Grande-Bretagne et le Qatar ont pris d’assaut et "libéré" Tripoli en août 2011, avec la participation des groupes armés entraînés au Qatar et dirigés par le djihadiste Abdelhakim Belhadj.

Précisons que ce genre de révélations a posteriori participe paradoxalement et pleinement de l’entreprise de désinformation principale qui consiste, à chaud, à occulter des vérités, aussi longtemps que la manipulation des esprits requiert d’accréditer sans réserve la propagande de guerre.

[19] Tarik Ramadan, L’islam et le réveil arabe, Presses du Châtelet, Paris, novembre 2011, citations extraites des pages 54 et 55.

[20] Rapporté par une dépêche de l’AFP datée du 11 février 2012 reprise par différents organes de presse.

[21] Adonis s’est finalement montré moins calculateur et moins soucieux de plaire qu’on aurait pu le supposer. Depuis le début des événements en Syrie, on lui a reproché l’ambiguïté de ses positions. En fait, l’intelligentsia "révolutionnaire" n’a pas pardonné à celui qu’on considère comme le plus grand poète arabe vivant sa position décalée par rapport au consensus qui s’était très vite construit à coups de pétitions au printemps 2011. Après qu’il ait dénié au soulèvement la qualité de révolution et marqué sa désapprobation pour l’utilisation de la mosquée (donc de l’islam) par les manifestants, il a fait l’objet d’une campagne de dénigrement violente et orchestrée et il est devenu "le cas Adonis". En fait, sa critique de la "révolte" (dans un texte intitulé Dix thèses sur les révoltes arabes actuelles) était plutôt mesurée. Il déclarait ainsi en mai 2011 : "Je ne peux absolument pas me joindre à une manifestation politique qui sortirait d’une mosquée mais je ne peux accepter de même que la violence et le meurtre soient utilisés contre cette manifestation". C’était avant que la perspective d’une intervention étrangère ne lui arrache l’exclamation que j’ai mentionnée.

[22] Intitulé Entre la "révolution" et l’ingérence étrangère : Le malaise arabe. (Sur Contredit)

[23] حدثونا عن سورية ما بعد الأسد


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