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La crise syrienne déchire les gauches arabes

samedi 18 août 2012
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En août 2011, le quotidien libanais de gauche nationaliste Al-Akhbar traverse sa première crise depuis sa création, [1] .
Son rédacteur en chef adjoint, Khaled Saghieh, quitte le journal qu’il a contribué à fonder. En cause, le traitement de la crise syrienne. Saghieh dénonce le manque de soutien du journal au soulèvement populaire survenu en mars 2011 [2]. Al-Akhbar n’a jamais nié sa proximité politique avec le Hezbollah libanais, l’un des principaux alliés régionaux de M. Bachar Al-Assad. Et il n’a jamais caché qu’il était plus favorable à une logique de dialogue entre l’équipe au pouvoir à Damas et une partie de l’opposition qu’à la chute pure et simple du régime.

Dans le même temps, le quotidien a donné la parole à un certain nombre d’opposants syriens. Parmi eux, Salamah Kaïleh, un intellectuel marxiste, syro-palestinien, arrêté fin avril 2012 par les services de sécurité.En juin dernier, les dissensions apparaissent dans la version anglaise du journal (en ligne), à la suite d’un article d’Amal Saad-Ghorayeb [3] .

Se situant explicitement sur une ligne de soutien à Damas, la chroniqueuse libanaise s’attaque aux partisans de la « troisième voie », ceux qui dénoncent le régime autoritaire syrien tout en mettant en garde contre une intervention étrangère, a fortiori militaire et occidentale, sur le modèle libyen. En conséquence, le même mois, c’est un autre collaborateur d’Al-Akhbar English, Max Blumenthal, qui annonce son départ, dans un article critiquant les « apologistes d’Al-Assad » au sein de la rédaction [4].

Les déchirements d’Al-Akhbar sont symptomatiques des débats qui clivent, tant stratégiquement qu’idéologiquement, les gauches dans le monde arabe. Certaines continuent de soutenir le régime syrien, au nom de la lutte contre Israël et de la « résistance à l’impérialisme ». D’autres se placent résolument aux côtés de l’insurrection, au nom d’une logique « révolutionnaire » et de la défense des « droits démocratiques ». Les dernières, enfin, se prononcent pour une ligne médiane : entre solidarité distante avec la demande de liberté des manifestants et rejet des « ingérences étrangères », elles prônent une forme de « réconciliation nationale ». De sensibilités fort diverses – certaines sont d’origine proprement communiste ou marxisante, d’autres dans l’orbite d’une certaine gauche nationaliste, les unes radicales, les autres modérées –, les gauches arabes prennent ainsi l’allure, avec l’affaire syrienne, d’une mosaïque éclatée.

Grille d’analyse anti-impérialiste

Certes, les soutiens sans réserve au clan Al-Assad ne sont pas légion, et rares sont les voix appelant à un maintien du régime en l’état. Mais les partisans inconditionnels de la révolte populaire ne semblent pas majoritaires. Souvent situés à l’extrême gauche du spectre politique, ils sont parfois de filiation trotskiste – le Forum socialiste au Liban, les socialistes révolutionnaires en Egypte -ou maoïste- la Voie démocratique au Maroc. Ils entretiennent des relations avec certaines fractions de l’opposition au régime, comme la Gauche révolutionnaire en Syrie de M. Gayath Naisse. Ils ont pu participer, depuis le printemps 2011, à des mobilisations ponctuelles devant les ambassades et les consulats syriens dans leurs pays respectifs. Certains intellectuels de gauche indépendants soutiennent également la logique insurrectionnelle, à l’instar de l’historien libanais Fawaz Traboulsi  [5]

C’est d’abord la chute du régime qui est demandée : cette sensibilité dans les gauches arabes exclut tout dialogue. Même si elle défend la nécessité d’une protestation populaire pacifique, elle ne dénie pas aux révoltés le droit de recourir à la force des armes. A l’extrême gauche, les partisans de la révolution se démarquent toutefois du Conseil national syrien (CNS), [6]l’une des principales coalitions de l’opposition, sur un point majeur : son alliance avec des Etats tels que le Qatar, la Turquie ou l’Arabie saoudite est fermement dénoncée comme pouvant compromettre l’indépendance du mouvement populaire en Syrie. Dénonçant le régime, appelant à sa chute, une partie des gauches radicales n’en reste donc pas moins circonspecte sur le soutien accordé par les monarchies du Golfe aux révolutionnaires syriens, tout comme elle n’ose adhérer complètement au discours anti-Assad d’une partie de la « communauté internationale », États-Unis en tête.

Cependant, ce réflexe anti-impérialiste ne prend pas ici le pas sur le soutien à l’insurrection. Priorité est donnée à la situation interne en Syrie : c’est la logique du soulèvement d’un peuple contre son régime qui compte avant tout, comme dans les processus précédemment à l’œuvre en Tunisie ou en Égypte.A l’inverse, une distance prudente à l’égard de la révolte syrienne caractérise la majorité des forces se situant à la gauche du spectre politique dans le monde arabe.
- Celles-ci dénoncent d’abord la militarisation de l’insurrection, qui ne profiterait qu’aux groupes islamistes radicaux et aux combattants étrangers affluant en Syrie.
- Elles soulignent ensuite la confessionnalisation du conflit, qui opposerait progressivement les minorités et alaouite et chrétienne à une majorité sunnite radicalisée par la répression, y voyant la menace d’une guerre civile interminable.
- Enfin, elles s’inquiètent des rapports de force régionaux et mondiaux. Iran et Syrie contre monarchies du Golfe ; Russie et Chine contre États-Unis : dans le grand jeu guerrier régional et international qui fait de la Syrie une ligne de front entre plusieurs acteurs étatiques, internationaux, le choix est souvent fait, à gauche, en faveur des premiers contre les seconds.

Ainsi, lorsque, le 4 avril 2012, l’Union des partis nationalistes et de gauche jordaniens, une coalition réunissant six formations politiques, des communistes aux nationalistes arabes, organise un meeting à Amman pour le neuvième anniversaire de l’invasion américaine de l’Irak, c’est moins le souvenir de la chute de Saddam Hussein que la crise syrienne qui occupe le devant de la scène : « l’intervention étrangère » en Syrie est fermement dénoncée, certains orateurs traçant un parallèle entre l’opération militaire de mars 2003 contre l’Irak et l’appui des principales puissances occidentales au CNS et à l’opposition armée [7].

En Tunisie, dans un communiqué daté du 17 mai 2012, la puissante centrale syndicale de l’Union générale tunisienne du travail (Ugtt) – dont une partie du bureau exécutif est issue de l’extrême gauche –, tout en réitérant son soutien aux demandes démocratiques du peuple syrien, met en garde contre un « complot » fomenté par les États « coloniaux et arabes réactionnaires ». Deux mois auparavant, le Parti ouvrier communiste tunisien (Poct) appelait, aux côtés de formations nationalistes arabes, à une manifestation pour dénoncer la tenue, à Tunis, de la conférence des Amis de la Syrie, réunissant autour du CNS près de soixante délégations internationales.

Le Parti communiste libanais, quant à lui, s’est caractérisé par un positionnement particulièrement prudent. Publiant dans ses organes de presse des articles d’opposants syriens, tel M. Michel Kilo (qui n’appartient pas au CNS), il s’est toutefois abstenu de participer aux quelques manifestations qui se sont tenues, depuis un an, devant l’ambassade syrienne à Beyrouth. Qui plus est, il se retrouve parfois sous le feu des critiques de l’extrême gauche libanaise, une partie de sa direction restant proche du Parti de la volonté populaire syrienne de M. Qadri Jamil : membre de l’opposition « légale », ce dernier a intégré le nouveau gouvernement de M. Riyad Hijab, nommé par M. Al-Assad au mois de juin 2012, comme vice-Premier ministre aux affaires économiques.

C’est plus souvent une logique réformiste qui a les faveurs d’une partie des gauches arabes : la solution au conflit syrien doit être politique, et non militaire. Le communiqué final de la Conférence nationaliste arabe, qui a réuni en juin dernier à Hammamet, en Tunisie, quelque deux cents congressistes membres de formations arabes, nationalistes de gauche [8] et, dans une moindre mesure, islamistes, reflète cette position. Le document s’est voulu le plus consensuel possible. Tout en reconnaissant le droit du peuple syrien « à la liberté, à la démocratie et à l’alternance pacifique au pouvoir », il condamne la « violence d’où qu’elle vienne », renvoyant dos à dos le régime et l’opposition armée en les appelant tous deux à s’inscrire dans une logique de dialogue fondée sur le plan de retour à la paix proposé en mars 2012 par l’émissaire de l’Organisation des Nations unies (ONU), M. Kofi Annan.

Si, pour une partie de la gauche radicale arabe, la perspective révolutionnaire doit bien être à l’ordre du jour en Syrie, une autre fraction, substantiellement plus importante, en a donc fait son deuil : elle ne souhaite pas une chute brutale du régime.

Pour elle, le cœur de la contradiction réside dans une guerre froide qui ne dit pas son nom. La peur du vide et d’une Syrie post-Assad tout à la fois réconciliée avec les États-Unis et alliée avec les États du Golfe est bien plus forte que celle de voir la durée de vie du régime prolongée.Par ailleurs, la Syrie reste une sorte de Janus aux yeux des militants de gauche arabes. Rares sont ceux qui nient son caractère autoritaire et répressif ; mais, aujourd’hui encore, le discours défensif du régime, combiné aux sanctions internationales dont il est l’objet, fait écho à l’un des soubassements idéologiques les plus profonds des gauches arabes : le paradigme tiers-mondiste et anti-impérialiste.

Chez les uns, ce sentiment est tempéré par l’attachement au caractère populaire de la révolte ; chez les autres, il est au contraire démultiplié par l’internationalisation croissante du conflit. Qui plus est, la dynamique islamiste née des printemps arabes, qui se traduit par l’arrivée aux portes du pouvoir, au Maroc, en Tunisie et en Égypte, de forces issues des Frères musulmans, a sans doute provoqué, dans une partie des gauches, un retour de balancier : les révoltes arabes sont désormais aussi redoutées, car elles pourraient déboucher sur une hégémonie islamiste.Tout comme les Frères musulmans en Égypte et en Jordanie, le mouvement Ennahda en Tunisie apparaît comme un fervent soutien de l’opposition syrienne.

La position d’une grande partie des gauches arabes sur le dossier syrien reflète ainsi sa propre confrontation avec les forces de l’islam politique. D’où, pour des partis se réclamant souvent de la « révolution » et du « progressisme », si ce n’est encore pour certains du marxisme, une préférence paradoxale pour une solution négociée et graduelle de transition en Syrie, par peur de lendemains qui déchanteront.

Nicolas Dot-Pouillard

In Le Monde Diplomatique du mois d’août,repris par La Triubune (Algérie)



[1] Ce quotidien a publié, pendant un an, Le Monde diplomatique en arabe comme supplément.

[2] Ibrahim Al-Amin, « Pourquoi Khaled Saghieh a-t-il quitté Al-Akhbar ? » (En arabe), Al-Akhbar, Beyrouth, 21 août 2011

[3] « Syrian crisis : There’s a crowd », Al-Akhbar English, 12 juin 2012, http://english.al-akhbar.com

[4] « The right to resist is universal : A farewell to Al Akhbar and Assad’s apologists », Al-Akhbar English, 20 juin 2012.

[5] Ancien membre dirigeant de l’Organisation d’action communiste au Liban (Oacl), Fawaz Traboulsi enseigne l’histoire à la Lebanese American University (LAU) de Beyrouth.

[6] Fondé à l’été 2011, le Conseil national syrien est basé à Istanbul, en Turquie. Il regroupe d’importants partis de l’opposition syrienne, dont les Frères musulmans.

[7] « Les partis nationalistes et de gauche affirment leur refus de l’ingérence étrangère dans les affaires arabes » (en arabe), Nida Al-Watan, Amman, avril 2012

[8] En plus des formations baatistes ou nassériennes, la Conférence nationaliste arabe comprend des partis politiques de gauche tels que le Parti socialiste unifié (PSU) marocain, le Front populaire pour la libération de la Palestine (Fplp) ou le Front populaire pour la libération de la Palestine (Fplp) ou le Parti socialiste yéménite (PSY)


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