L’ingérence est le moteur de la descente aux enfers de la Syrie

mardi 14 août 2012
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Parti d’un mouvement populaire contre un régime autoritaire, le mouvement s’est transformé en guerre civile avec une opposition financée (et de fait dirigée) par des états étrangers rétrogrades et antidémocratiques. Comme le dit le leader de l’opposition indépendante Haytham Manna, la militarisation du soulèvement a réduit sa base populaire et démocratique tout en augmentant considérablement le nombre de victimes.

Quelle que soit la gravité de la situation, nous conclurons avec l’auteur qu’il y a encore la possibilité d’un avenir pour la Syrie, elle ne passe ni par la guerre civile, ni par les ingérences étrangères.

Il a semblé utile à Rouge Midi de rappeler la position des communistes syriens [1] en publiant des extraits de leurs déclaration de mars 2012.

La destruction de la Syrie bat maintenant son plein. Ce qui avait commencé comme un soulèvement populaire il y a 17 mois est maintenant une guerre civile totale alimentée par des puissances régionales et mondiales et qui menace d’engloutir l’ensemble du Moyen Orient.

Alors que la bataille pour l’antique cité d’Alep continue à la détruire et que les atrocités se multiplient des deux côtés, le danger que le conflit déborde par delà les frontières de la Syrie grandit.

La défection du premier ministre Syrien est le coup le plus spectaculaire d’un programme financé [par des puissances extérieures] même s’il est peu probable qu’il signale un effondrement imminent du régime. Mais la capture de 48 pèlerins iraniens, –ou Gardiens de la révolution selon la version que vous croyez– le risque d’une attaque turque dans les régions kurdes de Syrie et d’un afflux de plus en plus grand de combattants djihadistes, donne une idée de ce qui est en jeu aujourd’hui.

L’interventionnisme régional et occidental est à la base de l’escalade du conflit. Ce n’est pas l’Irak, bien sûr, avec des centaines de milliers de soldats au sol, ou la Libye avec des bombardements aériens dévastateurs. Mais la forte augmentation ces derniers mois de livraisons d’armes, de financements ainsi que le soutien technique fourni pas les Etats Unis, le Qatar, l’Arabie Saoudite, la Turquie et d’autres pays, a donné un coup de fouet considérable aux moyens d’action des rebelles, et accru le nombre de victimes.

Barack Obama a jusqu’ici résisté aux demandes des faucons néo-conservateurs et libéraux qui veulent une intervention militaire directe. Au lieu de cela, il a autorisé des formes plus traditionnelles de soutien militaire clandestin apporté par la CIA aux rebelles syriens dans le style de ce qu’ils ont fait au Nicaragua.

Les Etats-Unis, qui avaient soutenu le premier coup d’Etat en Syrie en 1949, financent depuis longtemps des organisations d’opposition. Mais il y a quelques mois, Obama a donné un ordre secret autorisant un soutien clandestin (ainsi qu’un soutien ouvert, financier et diplomatique) à l’opposition armée. Ce qui comprend les paramilitaires de la CIA sur le terrain, le « commandement et le contrôle » ainsi que l’assistance en matière de télécommunications, l’acheminement des livraisons d’armes du Golfe via la Turquie pour des groupes de combattants syriens partenaires.

Après le blocage le mois dernier par la Russie et la Chine de sa dernière tentative pour obtenir l’appui des Nations Unies pour un changement de régime par la force, l’administration américaine a fait savoir qu’elle allait maintenant intensifier le soutien aux rebelles et coordonner avec Israël et la Turquie des plans de « transition » pour la Syrie.

"Vous remarquerez que ces deux derniers mois, l’opposition a été renforcée," a déclaré un haut fonctionnaire américain au New York Times vendredi dernier. "Maintenant nous sommes prêts à accélérer." Ne voulant pas être en reste, William Hague, se vantait que la Grande-Bretagne était aussi en train d’accroître sont soutien "non-létal" aux rebelles. Les Etats autocratiques d’Arabie Saoudite et du Qatar apportent l’argent et des armes, comme l’a reconnu cette semaine le Conseil National Syrien (CNS) soutenu par l’Occident, tandis que la Turquie, membre de l’OTAN, a mis en place la logistique et la formation de base pour l’Armée Syrienne Libre (ASL) à l’intérieur ou à proximité de la base aérienne américaine d’Incirlik.

Pour les Syriens qui veulent la dignité et la démocratie dans un pays libre, la déépendance rapide et multiforme de leur soulèvement par l’aide étrangère est un désastre plus grand encore que celui qu’à connu la Libye. Au final ce sont désormais des officiels du régime dictatorial et sectaire d’Arabie Saoudite qui choisissent quels groupes armés obtiendront de l’argent, et non pas des Syriens. Ce sont des agents secrets des États-Unis, le pays qui parraine l’occupation israélienne du territoire syrien et des dictatures dans la région, qui décident quelles unités rebelles auront des armes.

La position du Parti communiste syrien (unifié) (extraits)

_ Les appels enflammés à une intervention étrangère contre la Syrie, certes pas nouveaux, ont quelque peu changé, au vu du stade atteint par la lutte contre les groupes armés et les puissances impérialistes qui les soutiennent pour faire s’écrouler l’État Syrien, considéré comme le seul obstacle restant en mesure de faire échec aux plans visant à imposer leur hégémonie sur le Moyen-Orient, enjeu tant par sa position stratégique que par ses ressources.

Puisque les efforts pour condamner la Syrie au Conseil de sécurité de l’ONU ont échoué, grâce aux amis Chinois et Russes entre autres, ils en ont entamé d’autres pour préparer le lancement d’une offensive militaire de l’OTAN contre la Syrie, semblables à celles qui ont ravagé la Yougoslavie, l’Irak ou la Libye. Les plans prévus ont été suspendus non pour des raisons morales ou humanitaires, mais parce que les agresseurs ont reçu des signaux très clairs qu’ils ne seraient pas en mesure de supporter le coût d’une offensive contre la Syrie, offensive menée par l’Occident en général, et par la Turquie, les émirats du Golfe et Israël en particulier.
(...)

La soi-disant « Conférence des amis de la Syrie » tenue en Syrie, le 17 février 2012, est un nouveau point de départ des machinations visant la Syrie. Des voix ont appelé haut et fort à armer l’armée libre, dans les coulisses, les appareils militaires des pays de la coalition se sont réunis pour formuler les plans d’action nécessaires, et ont mis leur nouvelle méthode en pratique, particulièrement après que les États du Golfe ont décidé d’aligner l’argent nécessaire à la disposition de cette « armée » qui n’est en fait ni une armée ni libre (...).

Ils veulent en réalité plonger la Syrie dans un état de guerre civile et ethnique, et la diviser pour servir les besoins et les exigences avant tout d’Israël et des États impérialistes qui le soutiennent.

Nous, en Syrie, croyons tous qu’il est nécessaire de mettre en œuvre des réformes politiques, économiques et sociales et de ne pas laisser impunis les excès commis par les forces de l’ordre. Nous croyons également profondément à l’ouverture d’une nouvelle page dans l’histoire de la Syrie, une page de réconciliation nationale, afin de parvenir à une paix civile réunissant tous les courants du spectre politique, de refuser l’esprit de vengeance, la voie pour y parvenir reste celle du dialogue avec tous les groupes et toutes les forces, qu’ils soient dans l’opposition ou non.

Notre démarche vise à parvenir à une solution à la crise qui touche notre pays. Pourtant, tout en nous battant pour la réforme et le renouveau, nous sommes aussi prêts à nous opposer à toute agression contre notre pays et pour la liberté de notre peuple.

La nouvelle constitution a ouvert une nouvelle fenêtre d’opportunités, pleine d’espoir, pour tous les Syriens afin de défendre leurs libertés démocratiques, de participer main dans la main à cette cause. La Syrie est en train de devenir une société démocratique pluraliste, capable d’intégrer quiconque, sans armes et sans la moindre intervention étrangère.

Nous devons, tous ensemble, profiter de cette occasion rare et historique et unir nos efforts pour appliquer les articles de la construction dans la lettre et dans l’esprit. Tous les citoyens Syriens ont un intérêt à participer à cette démarche.

Mars 2012

Les militants de l’opposition insistent pour affirmer qu’ils vont préserver leur autonomie, fondée sur un soutien populaire profondément enraciné. Mais il est clair que la dynamique du soutien externe risque de transformer les organisations qui en dépendent en instruments de leurs commanditaires, et non pas de ceux qu’ils veulent représenter. Les financements du Golfe ont déjà aiguisé le sectarisme religieux dans le camp des rebelles, tandis que les informations sur la désaffection de l’opinion vis-à-vis des combattants rebelles à Alep illustrent les dangers de groupes armés étrangers qui s’appuient sur des gens venus de l’étranger plutôt que sur leurs propres communautés.

Le régime syrien est bien entendu soutenu par l’Iran et la Russie, comme il l’est depuis des dizaines d’années. Mais une meilleure analogie pour comprendre l’implication des pays occidentaux et du Golfe dans l’insurrection syrienne serait si l’Iran et la Russie sponsorisaient une révolte armée, disons, en Arabie Saoudite.

Pour les médias occidentaux, qui ont largement traité du soulèvement syrien comme étant une lutte unidimensionnelle pour la liberté, les preuves aujourd’hui inévitables de tortures et d’exécutions de prisonniers par les rebelles – ainsi que de kidnappings par des organisations du genre Al-Qaïda, qui une fois de plus se retrouvent dans une alliance avec les Etats Unis – semblent avoir été comme un choc.

En réalité, la crise syrienne a toujours eu plusieurs dimensions correspondant aux lignes de faille les plus sensibles de la région. C’était au début un authentique soulèvement contre un régime autoritaire. Mais il a évolué de plus en plus vers un conflit sectaire dans lequel le régime Assad dominé par les alaouites a pu se présenter lui-même comme le protecteur des minorités – alaouite, chrétienne et kurde – contre une marée d’oppositions dominée par les sunnites.

L’intervention de l’Arabie Saoudite et d’autres autocraties du Golfe, qui ont essayé de se protéger d’un bouleversement arabe plus large en jouant la carte anti-chiite, a pour objectif évident une société sectaire, pas une société démocratique. Mais c’est la troisième dimension - alliance de la Syrie avec Téhéran et le mouvement de résistance chiite libanais, le Hezbollah - qui a transformé la lutte en Syrie en guerre par procuration contre l’Iran et en un conflit global.

Beaucoup d’opposants syriens diront qu’ils n’avaient d’autre choix que d’accepter le soutien de l’étranger pour se défendre eux-mêmes contre la brutalité du régime. Mais comme le soutient le leader de l’opposition indépendante Haytham Manna, la militarisation du soulèvement a réduit sa base populaire et démocratique tout en augmentant considérablement le nombre de victimes.

Il y a donc le danger que la guerre puisse se répandre hors de Syrie. La Turquie, qui a une importante population alaouite chez elle ainsi qu’une minorité kurde réprimée depuis longtemps, a revendiqué le droit d’intervenir contre les rebelles kurdes en Syrie après le retrait par Damas de ses troupes des les villes kurdes. Des affrontements provoqués par la guerre en Syrie se sont intensifiés au Liban. Si la Syrie devait se fragmenter, tout le système post-ottoman des frontières et des Etats du Moyen Orient pourrait être remis en question avec elle.

Cela pourrait se produire aujourd’hui indépendamment de la durée de survie d’Assad et de son régime. Mais l’intervention en Syrie revient à prolonger le conflit plutôt que de donner un coup fatal au pouvoir.

Seule la pression pour un règlement négocié, que l’Occident et ses amis ont si vigoureusement bloqué, peut maintenant donner aux Syriens la possibilité de déterminer leur propre destin et stopper la descente du pays aux enfers.

Par Seumas Milne - source The Guardian (UK) 7 août 2012

Transmis par Linsay



Traduit de l’anglais par Djazaïri


[1Il y a en Syrie deux partis communistes, tous deux membres de la coalition gouvernementale (FNP, Front National Progressiste créée par Hafez El Assad) tout en critiquant fortement le régime


Commentaires  (fermé)

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mercredi 17 octobre 2012 à 12h26 - par  chb

Ammar Bagdache (secrétaire général d’un des PC syriens ) :
En Syrie, il y a des gens qui se considèrent de gauche qui veulent des changements et des réformes, mais ce sont des individualités, pas des partis ou des forces politiques organisées, ils sont tout de même opposés à l’intervention étrangère. Le gouvernement que nous avons en Syrie a une position constructive pour réaliser des changements importants, ils commençaient à être adoptés mais l’intervention armée étrangère empêche, pour le moment, leur mise en application normale.
Si le gouvernement actuel venait à être renversé, la seule éventualité serait la prise du pouvoir par les Frères Musulmans, ce qui constituerait un grand bond en arrière pour un peuple qui, depuis pas mal d’années, bénéficie d’un système laïque moderne, ne connait pas le sectarisme et n’a jamais vécu avec de telles tensions. Mais nous sommes optimistes, même si la lutte dure encore un certain temps, nous sommes certains qu’ils ne pourront pas nous vaincre.
(…)
On ne peut se réclamer de gauche ou se dire progressiste et révolutionnaire et en même temps adhérer à ce que disent et font les Hillary Clinton, les monarques corrompus du Golfe et les dirigeants de l’OTAN.

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