Le bonnet rouge
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Je suis magistrat du parquet depuis plus de 25 ans…
Alors, à moi, on me la fait pas !
« Non, monsieur le procureur, j’vous jure, c’est pas moi le casse, j’étais avec
ma copine… Son prénom ? C’est Célia, mais j’suis pas sûr de son prénom,
c’est pt’être Cilia ou Licia, vous me comprenez, monsieur, je l’ai juste rencontrée en boîte… Son nom ? J’sais pas monsieur, j’lui ai pas demandé…
Son adresse ? J’sais pas monsieur mais j’sais y aller chez elle, monsieur, je
vous y emmène de suite !
Y’a mon sang sur la poignée de la caisse ? J’vous jure, m’sieur, c’est pas possible, j’étais avec ma copine ! C’est sûrement quelqu’un qui l’a mis exprès…
C’est possible, monsieur, j’l’ai vu à la télé ! ».
Balivernes usuelles entendues par les magistrats du parquet lors de la mise
en examen préalable à la comparution immédiate…
Jusqu’au jour où…
Les faits sont réels : le procès-verbal, je l’ai personnellement classé sans
suite…
Juste quelques détails modifiés, et un peu de romance (mais pas sur le fond) !
D’abord, l’histoire…
En 2009, dans la journée, un cambriolage est commis dans un pavillon cossu d’une commune de la banlieue résidentielle d’une grande ville de province. Pas de mode opératoire très caractéristique (fenêtre fracturée avec un tournevis, maison fouillée de fond en comble, bijoux en or volés).Juste un cambriolage comme il s’en commet beaucoup chaque jour et, justement ce jour-là, les habitants absents en journée (au travail…) de la localité en avaient connu un certain nombre !
La gendarmerie enquête, avec minutie et précision, comme d’habitude… Sur les lieux du cambriolage, dans la villa, son attention est attirée par un bonnet rouge, avec un logo Ekin violet et rose, trouvé par terre : il n’appartient pas aux victimes !
Les gendarmes téléphonent au parquet. Peuvent-ils faire rechercher les traces génétiques sur le bonnet (ça coûte plein de sous et le résultat n’est pas garanti) ? Le parquet dit oui mais pas le circuit court (le labo privé qui donne les résultats en quelques jours mais coûte la peau des fesses…) mais le circuit long (le labo public pas cher mais aux délais très longs).
Le bonnet est donc envoyé pour analyses (recherche de trace génétique, par exemple sur un cheveu découvert) au labo surbooké, la routine quoi…
Un an plus tard (oui, y’ a que dans Les Experts le dimanche soir qu’on a les résultats après la pause publicitaire !), les résultats parviennent aux enquêteurs : on a trouvé un cheveu, on a extrait de l’ADN, et cet ADN (merci le Fichier national des empreintes génétiques -FNAEG-…) est celui d’un cambrioleur poly-toxicomane, multi-récidiviste et pluri-réitérant, Arsène L… Sans désemparer, les gendarmes foncent pour interroger le coupable présumé, dont ils connaissent la résidence habituelle… Sans même avoir besoin de le placer en garde à vue (à la quarantième fois, Arsène L. sait bien qu’il n’a pas besoin de son avocat pour un petit truc comme ça), les gendarmes obtiennent, à peine le temps de partager une cigarette et de discuter du dernier match de foot (Arsène L. est fan du PSG et les gendarmes le savent), les aveux du suspect.
En substance, ce dernier leur dit qu’il a fait plein de cambriolages du même type dans la même commune ; celui-là, il ne s’en souvient pas précisément mais, bon, il en a fait des dizaines, tous se ressemblent… Et c’était il y a plus d’un an, il tient pas un journal de bord !
Mais, surtout, le bonnet rouge avec le logo Ekin
violet et rose oui, c’est bien le sien, d’ailleurs
il se demandait où il l’avait perdu… (j’pourrais
le récupérer, chef, c’est rare avec le logo violet
et rose… ?).
Voilà, affaire bouclée, vive la police scientifique,
vive les fichiers !
Reste plus qu’à téléphoner au parquet, comparution immédiate et peine-plancher qui s’annoncent…
Épilogue normal…
À l’audience, Arsène L. s’excuse et promet qu’il va se réincarsérer (sic, mais dans un autre dossier), le parquet requiert trois ans de prison ferme, l’avocat plaide un quatrième sursis avec mise à l’épreuve (SME) (mais très très très strict -sic, le quotidien de la correctionnelle-), le tribunal prononce deux ans…
La gendarmerie a bien fait son travail, les victimes (qu’on a oublié d’aviser à temps de l’audience, comme d’habitude) ont été (mal) remboursées par leur assurance (de toutes façons, Arsène L. est insolvable…), le prévenu a bénéficié d’un procès équitable, l’avocat lui conseille de ne pas faire appel (je vous ai fait gagné un an !), la justice est passée…
Fermez le ban
SAUF QUE, DANS CET ÉPILOGUE IMAGINAIRE… : on aurait condamné un parfait innocent et cela fut prouvé !
Épilogue anormal…
Voici la suite très authentique de l’histoire… Quand les gendarmes ont interrogé Arsène L., il purgeait en prison une énième peine pour cambriolages multiples (et c’est pour ça que les gendarmes ont pu l’interroger si vite).
Après avoir reçu ses aveux, les enquêteurs passèrent au greffe de la maison d’arrêt (par excès de conscience professionnelle ou pour dire bonjour à une surveillante de leur connaissance, les procès-verbaux ne le disent pas…) où, à leur grande surprise, ils constatèrent qu’à la date du cambriolage, Arsène L. était déjà en prison depuis plusieurs jours (et ni évadé, ni en permission de sortie ce jour-là). Il était donc impossible qu’il ait commis le vol !
Bref, voici nos pandores allant annoncer au coupable (comme dirait certain ex-président) son innocence, grâce à eux et contre lui démontrée ! Depuis, on cherche qui avait emprunté à Arsène L. son bonnet si typique pendant qu’il était en prison…
| Morale (première) de la fable :
Policier, procureur, avocat… méfie-toi des suspects qui avouent et que les preuves accablent ! Ou morale (seconde) de la fable : Juge, méfie-toi quand policier, procureur, avocat et suspect sont tous d’accord ! Morale (très subsidiaire) de la fable : La vérité judiciaire n’est qu’un mensonge. Innocent ou coupable, qui peut en juger ? |
Raphaël Grandfils,
revue J’essaime du syndicat de la magistrature
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