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L’unité retrouvée des peuples arabes

lundi 18 juin 2012
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Depuis le 18 décembre 2010, date à laquelle Mohammed Bouazizi s’est immolé par le feu dans une petite ville de l’intérieur tunisien, un acteur qui semblait s’être volatilisé de la scène politique arabe depuis des décennies a refait son apparition : les pancartes brandies par des centaines de milliers de manifestants, à Tunis, au Caire, à Bagdad, Manama, Benghazi, Sanaa, Rabat, Alger et ailleurs, font étalage de la volonté du « peuple ». Ce que l’on dénommait jusqu’ici avec dédain « la rue arabe » s’est transformé en « peuple », toutes classes sociales et toutes tranches d’âge confondues.

Les revendications sont simples et claires, loin de tout jargon idéologique et de toute tentation démagogique, religieuse ou particulariste. Dans une langue dépouillée et directe, les slogans lapidaires font mouche partout : d’un côté, la revendication de la liberté politique, de l’alternance au pouvoir, de la fin de la corruption, du démantèlement des appareils de sécurité ; de l’autre, la demande de dignité sociale et donc de possibilités de travail et de salaires décents.

Est-ce un nouveau « printemps arabe », trop longtemps attendu depuis celui des victoires sur les forces coloniales britanniques et françaises qui s’étaient déchaînées, de concert avec Israël, contre le symbole de la résistance qu’était alors, en 1956, l’Egypte de Gamal Abdel Nasser, anti-impérialiste et tiers-mondiste ? Cette période avait brutalement pris fin avec la défaite des armées de l’Egypte, de la Syrie et de la Jordanie en 1967 face à Israël, puis la mort prématurée de Nasser, le chef charismatique, en septembre 1970. Entre 1975 et 1990, le Liban, livré au chaos et à la violence, était devenu un premier pays repoussoir, avec la profusion de milices armées et d’armées étrangères ainsi que l’occupation israélienne. Devaient suivre d’autres situations sanglantes, en Algérie et en Irak notamment. Ce qui permit aux régimes en place de se montrer de plus en plus autoritaires, en se posant en garants de la stabilité politique. Le spectre de la « libanisation », et par la suite de l’« irakisation », devint omniprésent.

D’autres événements majeurs ont fait peser une chape de plomb sur les sociétés arabes. Les idéologies identitaires basées sur l’islam ont remplacé le nationalisme anti-impérialiste et laïque. Leur source est à rechercher dans la promotion très active du salafisme par les monarchies pétrolières du Golfe et plus particulièrement le wahhabisme saoudien. Le nationalisme arabe a été accusé de tous les maux et la solidarité panislamique promue comme l’unique solution.

C’est ce que tentera de réaliser, au cours des années 1970, l’Organisation de la conférence islamique (OCI), créée sous la houlette de l’Arabie saoudite et du Pakistan et qui éclipsera le Mouvement des non-alignés, ainsi que la Ligue des Etats arabes, paralysée par les querelles. A la fin de la décennie, Riyad et Islamabad parviennent à mobiliser des pans de la jeunesse dans le djihadisme contre les troupes soviétiques en Afghanistan. Ce djihadisme sera ensuite transféré en Bosnie, puis en Tchétchénie et enfin au Caucase. Une partie de ce mouvement devient takfiriste : il va s’exercer à l’encontre d’autres musulmans jugés impies. Son héros intellectuel sera Sayyed Qotb [1] ; son héros militaire et guerrier, M. Oussama Ben Laden.

Une autre idéologie identitaire, celle de la révolution iranienne, influera, elle aussi, sur le monde arabe. Bien différente du wahhabisme par sa coloration chiite et par l’adoption de certains principes constitutionnels modernes, elle se veut l’héritière de l’anti-impérialisme et du socialisme de la période précédente, mais dans un langage islamisé. Elle se caractérise aussi par un antisionisme virulent. La guerre déclenchée par Saddam Hussein contre l’Iran en 1980 pour tenter de réduire la nouvelle influence de Téhéran au Proche-Orient devient alors une autre diversion majeure, qui dure jusqu’à aujourd’hui. Elle mène en effet à l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, à sa libération par une coalition militaire occidentale, puis, douze ans plus tard, en 2003, à l’invasion américaine de l’Irak. La société irakienne bascule alors dans un communautarisme exaspéré, une corruption multiforme et une déstructuration violente.

L’involution dans l’identitaire religieux crée aussi des tensions fortes dans divers pays arabes. Le cas extrême sera celui de l’Algérie, entre 1991 et 2000. Partout dans le monde arabe, l’épouvantail islamiste consolide les pouvoirs en place et la toute-puissance de leur police. Les Etats européens et les Etats-Unis s’en accommodent fort bien. Les attentats spectaculaires et sanglants à New York et Washington, attribués à M. Ben Laden et à son organisation Al-Qaida, en septembre 2001, créent une diversion encore plus grande. Ils renforcent des régimes qualifiés de « modérés » du fait que leur politique extérieure se coule dans le moule des peurs et des souhaits européens comme américains et qu’ils s’abstiennent de toute critique des violences israéliennes contre les Palestiniens et les Libanais. Le seul objectif des diplomaties occidentales devient l’axe irano-syrien, rebelle aux yeux de Washington et soutien des deux résistances à Israël : celles du Hezbollah au Liban et du Hamas en Palestine. Dans ce paysage sombre et figé, comment aurait-on pu prévoir des révoltes populaires d’une telle ampleur ?

L’aveuglement des observateurs, dans le monde arabe comme en Europe et aux Etats-Unis, a été total sur les questions économiques et sociales. Tant que les grandes sociétés multinationales pouvaient continuer de réaliser des affaires juteuses dans le cadre de la libéralisation progressive des économies arabes en cours depuis trois décennies, et tant que les gouvernants locaux et leurs affidés pouvaient continuer d’amasser des fortunes géantes profitant aux industries du luxe en Europe ou ailleurs, ainsi qu’au marché du foncier dans les grandes capitales, de quoi pouvait-on se plaindre ? Les dogmes néolibéraux satisfaits, les nouveaux hommes d’affaires arabes, milliardaires issus du gaspillage de la rente pétrolière, couvés dans les sérails gouvernementaux, étaient considérés comme le meilleur signe de la « modernisation » des économies arabes. D’anciens militants nationalistes ou marxisants se reconvertissent au néolibéralisme et au néoconservatisme à l’américaine. L’argent du pétrole domine les médias arabes.

Tout le reste a été ignoré : taux de chômage alarmant, bien au-delà de la moyenne mondiale, en particulier chez les jeunes, fuite des cerveaux, flux migratoires croissants, maintien de larges poches d’analphabétisme, bidonvilles géants, pouvoir d’achat plus que faible dans de très larges couches de la population ne bénéficiant d’aucune couverture sociale, corruption généralisée et démoralisation, dégoût des classes moyennes, et gestion anarchique du secteur privé, lui-même grand corrupteur et souvent victime, comme en Tunisie, de la prédation des plus hauts dignitaires du pouvoir. Derrière des taux de croissance relativement élevés ces dernières années et des réformes destinées à obtenir de bonnes notes auprès des institutions financières internationales et de l’Union européenne, la réalité sociale et économique est tout autre [2].

Les investissements privés locaux comme ceux des milliardaires de la rente pétrolière se ruent sur les secteurs du foncier de luxe ou du tourisme, ainsi que sur la distribution commerciale, voire sur la banque et les télécommunications, où de nombreuses privatisations interviennent [3]. Les Bourses et les prix de l’immobilier flambent, enrichissant encore plus les groupes privés de nature familiale et clientéliste. Les fortunes qui se développent sont hors de proportion avec la faible productivité des économies, dont le potentiel est peu ou pas du tout exploité. L’investissement dans l’agriculture, l’industrie ou les services à haute valeur ajoutée (informatique, électronique, recherche et industrie médicales, énergie solaire, déchets, environnement, gestion de l’eau, etc.) est très insuffisant. Les laboratoires de recherche et développement sont quasi inexistants dans le secteur privé, qui n’investit que dans des activités à faible valeur ajoutée mais à très haut taux de profit, et sans risque financier.

La qualité de l’évolution de l’économie réelle n’a jamais intéressé les gouvernements locaux ou les pays et institutions qui leur apportent leur aide [4] . L’émigration est encouragée comme solution à la croissance démographique et au chômage. Elle est vantée par toute la littérature des organismes internationaux comme la solution miracle au problème de la pauvreté, en dépit de l’absence de preuves de l’impact positif de ces migrations sur les pays exportateurs de main-d’œuvre [5]. On se contentera de mettre en place des microcrédits, certes utiles comme atténuateurs de pauvreté, mais qui n’ont jamais réussi à la faire reculer sérieusement.

La question est de savoir comment les mouvements actuels pourront résister aux récupérations de toutes sortes, voire aux contre-révolutions. La route du monde arabe vers la liberté et la dignité retrouvée, dans l’ordre interne comme sur le plan international, sera longue et ardue. Les répressions pourront se faire féroces et les interférences extérieures risquent de se multiplier, comme c’est déjà le cas en Libye et à Bahreïn, faisant apparaître le spectre de la guerre civile. Le printemps arabe s’arrêtera-t-il à la Tunisie et à l’Egypte ? Trente ans après le Liban, la Libye deviendra-t-elle un nouveau repoussoir faisant craindre des guerres civiles prolongées et des interventions étrangères massives ?

Le premier danger qui guette ces débuts de révolutions est celui du désir, fortement exprimé par les Etats-Unis et l’Europe, d’« accompagner » les réformes démocratiques qui s’esquissent. Entendre : se gagner une clientèle nouvelle à coups de dollars et d’euros. Or n’est-il pas temps que des peuples qui se sont mis en marche puissent prendre en main leur destin sans qu’on leur montre la voie et que l’on s’immisce dans leurs affaires (lire l’article de Serge Halimi, « Les pièges d’une guerre ») ? Les principes républicains et de citoyenneté, issus de la Révolution française, ont été popularisés dès les années 1820 au sein des élites du monde arabe par différents écrits d’intellectuels, d’hommes de religion éclairés, de militants de la première heure des droits humains. Tous les penseurs de cette Nahda (« renaissance ») ont contribué à faire connaître les progrès de la liberté réalisés en Europe. Sous la monarchie, l’Egypte a connu une vie parlementaire animée, l’Irak aussi, de même que la Syrie républicaine avant la prise de pouvoir des officiers baasistes. Et que dire de la Tunisie, dont l’intelligentsia a fortement contribué, dès le XIXe siècle, à faire connaître les principes constitutionnels modernes ? Il est donc urgent de remercier Européens et Américains pour leur sollicitude.

Le deuxième danger réside dans la faiblesse des économies locales et dans leur dépendance multiforme en matière de produits alimentaires ou de première nécessité. Le paradoxe ici est qu’aucune de ces économies ne manque de liquidités pour investir dans une dynamique économique nouvelle ; en revanche, la mise en place de cette dynamique exige de s’attaquer aux racines de l’économie de rente à très faible valeur ajoutée qui domine partout, pour passer à une économie pleinement productive, tirant avantage des ressources existantes, tant naturelles qu’humaines. Plutôt que de solliciter de l’aide extérieure, il faudrait parvenir à attirer les nombreux talents installés à l’étranger qui, dans un commun effort avec ceux restés sur place, pourraient imprimer une direction nouvelle aux politiques publiques, s’inspirant de celles des « tigres » asiatiques et non point conditionnée par les aides étrangères [6].

Le troisième danger est celui de l’apparition d’antagonismes sociaux entre les classes moyennes urbaines d’une part et les couches populaires et pauvres, rurales et urbaines, de l’autre, dont l’unité a fait jusqu’ici le succès des mouvements revendicatifs. Une coalition d’intérêts entre groupes économiques privés et les classes moyennes pour diminuer les prétentions des classes les plus pauvres, y compris les salariés, pourrait s’avérer particulièrement dangereuse. En complicité avec les intérêts politiques et économiques externes, elle pourrait faire perdre petit à petit tous les gains obtenus jusqu’ici par le retour des peuples sur la scène politique. Les justes revendications salariales devront certes être satisfaites, mais elles pourront l’être d’autant mieux que l’appareil de production sortira rapidement de l’économie rentière, peu productive et à faible valeur ajoutée, et que l’investissement étatique et privé sera dirigé vers les secteurs innovants, la recherche et le développement, la diversification de l’économie hors du foncier, du financier et du commerce de distribution. Une révision drastique des systèmes fiscaux devra être menée, non seulement pour réaliser l’équité fiscale, mais surtout pour égaliser les taux de profit entre les secteurs sans risque et à faible valeur ajoutée et les secteurs demandant de la prise de risque et des capacités de recherche et développement.

Un dernier danger, enfin, est celui sur lequel tous les chefs d’Etat en déroute ont voulu jouer jusqu’ici : les régionalismes et les tribalismes, voire les divisions entre sunnites et chiites ou chrétiens et musulmans. Ces tendances centrifuges s’expliquent plus par des malaises dus à un développement économique et social inégal que par des oppositions identitaires irréductibles de nature anthropologique et essentialiste. Dans ce domaine aussi, seule la mise en route d’un nouveau dynamisme économique pourra faire avorter toute tentative de les exploiter.

mercredi 13 juin 2012, par Georges Corm

Transmis par Danièle



Georges Corm
Economiste et historien du Proche-Orient, auteur, notamment, du Proche-Orient éclaté, 1956-2010, Gallimard, coll. « Folio histoire », Paris, 2010, et du Nouveau Gouvernement du monde. Idéologies, structures, contre-pouvoirs, La Découverte, Paris, 2010. (Le Monde diplomatique - Avril 2011)


[1] Dirigeant des Frères musulmans égyptiens, exécuté sur ordre de Nasser en 1966.

[2] Lire « L’aggravation des déséquilibres et des injustices au Proche-Orient », Le Monde diplomatique, septembre 1993.

[3] lire « Abattre le pouvoir pour libérer l’Etat »

[4] Cf. « L’ajustement structurel du secteur privé dans le monde arabe : taxation, justice sociale et efficacité économique », dans Louis Blin et Philippe Fargues (sous la dir. de), L’Economie de la paix au Proche-Orient, tome II, Maisonneuve et Larose - Cedej, Paris, 1995.

[5] Cf. Le Nouveau Gouvernement du monde, La Découverte, Paris, 2010.

[6] Pour la période 1970-2000, l’argent envoyé par les résidents à l’étranger a représenté 359 milliards de dollars pour les seuls pays arabes en bordure de la Méditerranée, et les aides (y compris militaires), environ 100 milliards de dollars. Sources : base de données de la Banque mondiale sur les migrations et celle du Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (CAD-OCDE).


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