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Le sous-développement n’a jamais été expliqué d’une manière aussi simple

vendredi 8 juin 2012
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Il en existe des livres qui demeurent d’actualité. ‘Kicking Away the Ladder’ (‘faire tomber l’échelle’) apparu en 2002 est un de ces livres. L’auteur, Ha-Joon Chang, un économiste étasunien aux origines coréennes, y explique pourquoi le Tiers Monde est ce qu’il est. Le sous-développement n’est pas une aberration, mais une conséquence logique et un composant essentiel de notre système économique.

Pourquoi le Tiers Monde est-il pauvre ?

Ha-Joon Chang examine pourquoi le Tiers Monde est toujours si pauvre aujourd’hui. Dans son premier chapitre « Comment les pays riches sont-il véritablement devenus riches ? », il dévoile quelles stratégies le Premier Monde actuel a suivi, quand les pays riches d’aujourd’hui se trouvaient au niveau de développement du Tiers Monde actuel. Il montre une toute autre histoire que celle que les économistes, les grands médias et beaucoup d’ONGs nous racontent quotidiennement.

Le livre se focalise surtout sur le dix-neuvième et début vingtième siècle, à partir de la défaite de Napoléon à Waterloo en 1815 jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Il s’agit approximativement de la période durant laquelle la plupart des pays développés actuels ont connu leur révolution industrielle. Cependant, l’auteur traite également la période entre les deux Guerres mondiales et celle de l’après-guerre.

Le livre montre clairement que quand ces pays étaient encore ‘pauvres’, les pays prospères actuellement faisaient exactement ce qu’ils interdisent aujourd’hui aux pays pauvres. Sous prétexte de conseiller les ‘bons’ choix politiques et les institutions, les pays ‘développés’ d’aujourd’hui font tout pour rendre impossible aux pays en voie de développement d’employer les instruments politiques et les institutions qu’ils ont utilisés eux-mêmes fructueusement pour se développer sur le plan économique.

Faites ce que nous disons, pas ce que nous faisons

Ainsi, il semble entre autres que les deux défenseurs contemporains du libre marché ont atteint leur suprématie économique actuelle en allant à fond à l’encontre de tous les principes néolibéraux qu’ils défendent aujourd’hui. Tant la Grande-Bretagne que les Etats-Unis étaient les défenseurs les plus fervents du protectionnisme nationaliste. Le développement industriel des pays tels que l’Autriche, la Belgique, le Danemark, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Japon, les Pays-Bas, la Russie, l’Espagne, la Suède et la Suisse a suivi un schéma semblable.

Ils ne le faisaient pas tous avec le même succès et il y avait également des différences. Toutefois, il y a avait toujours une constante visible. Aucun des choix politiques qu’ils appliquaient pour se développer chez eux ne sont aujourd’hui permis au Tiers Monde. En outre, chacun a changé son fusil d’épaule dès que cela lui convenait. La Grande-Bretagne a déclaré la liberté de l’entreprise comme principe directif une fois qu’elle est devenue l’Etat le plus puissant par une association de plusieurs facteurs : violence brutale, barrières douanières, protectionnisme, espionnage industriel, exploitation coloniale et corruption.

Corruption était le système

La corruption dans le Tiers Monde en tant que cause des problèmes du Tiers Monde ? Ha-Joon Chang ne nie pas ce phénomène, mais le place dans son juste contexte. Il indique surtout que la corruption contemporaine est moins grave qu’on ne pense quand on la compare avec la manière dont les groupes industriels d’aujourd’hui sont nés à cette époque. Si la corruption contemporaine est un aspect faisant partie d’un ensemble plus grand, on peut supposer que dans les pays riches actuels, le système est la corruption en elle-même.

Intervention d’Etat… rien d’autre que l’intervention d’Etat

La Grande-Bretagne n’est surtout pas le seul pays à se rendre coupable, mais elle est aujourd’hui vénérée comme le berceau du libre marché et ceci est entièrement injuste. Le contraire est vrai. Ce pays a interdit entre autres pendant des décennies, l’importation de produits d’autres pays, dont ceux de ses propres colonies, non pas ‘malgré’ mais ‘en raison’ de sa supériorité. Ceci a également été dit au vu et au su de tout le monde dans les débats politiques de l’époque.

De plus, ce n’est qu’après que les Etats-Unis aient atteint une suprématie industrielle sans pareil après la Deuxième Guerre mondiale, qu’ils sont devenus les champions du libre échange. Entre 1816 et 1945, les Etats-Unis avaient un des systèmes les plus strictes en ce qui concerne la tarification de l’importation de l’étranger de n’importe où dans le monde.

La France était plus ‘laissez-faire’ que la Grande-Bretagne

Aujourd’hui, la France est encore considérée comme un pays où l’interventionnisme d’Etat a toujours été le moteur principal. Il semble que sur ce point-ci, la réputation et la réalité se trouvent très éloignées. Pendant le dix-neuvième et le début du vingtième siècle, la France était beaucoup plus libérale que la Grande-Bretagne, son ennemi historique. C’est également la raison pour laquelle ce pays a connu un développement industriel beaucoup plus lent.

La réputation actuelle de la France ne s’est faite qu’à partir des années ’60 du vingtième siècle. Dès lors, la France a pu se développer avec succès et ce au moyen d’une planification rigoureuse, des entreprises publiques et une politique industrielle stricte. Ce n’est certainement pas une histoire qui trouve sa place dans les traités néolibéraux des économistes et autres idéologues néolibéraux contemporains.

En quoi un petit pays peut être grand…

La Belgique, ou la région initiale devenue plus tard la Belgique, était le deuxième pays au monde à entamer une révolution industrielle (après la Grande-Bretagne). Nous ne nous en rendons pas forcément compte, mais la Belgique était alors ‘le fer de lance technologique du monde dans certains secteurs industriels’ dont entre autres le textile, l’acier, les métaux non ferreux et la chimie.

Elle faisait également partie des quelques pays qui n’étaient pas protectionniste. Cela n’avait rien à voir avec les grands principes ou une intelligence géniale. La Belgique était tout simplement trop petite pour développer un marché interne comme tremplin vers la conquête d’une place sur le marché international. Cela n’empêche pas, grâce aux tarifs élevés à l’importation, qu’un bon nombre de produits belges étaient protégés contre une concurrence étrangère.

Les Pays-Bas ont aussi une réputation d’un libre commerce ‘laissez-faire’. Il semble, d’après l’analyse de l’auteur, que pendant la période la plus extrêmement ‘libérale’ du pays, celui-ci n’a pu s’industrialiser que de manière superficielle.

L’héritage colonial

C’est un fait notoire que la plus grande partie du Tiers Monde se compose d’anciennes colonies. Les économistes actuels minimisent cet héritage par le rire, face aux arguments selon lesquels ce passé continuerait de jouer un rôle aujourd’hui. Ceci est à la fois partiellement vrai, et partiellement faux.

Il reste que toutes les puissances coloniales ont développé leur propre métropole tandis qu’elles interdisaient aux colonies de faire autre chose que de livrer des produits primaires (= matières premières brutes de minéraux jusqu’à la nourriture, sans aucune valeur ajoutée, donc jamais des biens de consommation). Certaines activités industrielles étaient également interdites.

Toutefois, quand il s’agissait de matières premières que la métropole produisait aussi, on interdisait l’exportation des colonies. En revanche, les colonies ne pouvaient instituer aucune forme de barrières tarifaires.

Faites ce que nous ne faisions pas

C’est justement ce que l’on ‘conseille’ au Tiers Monde aujourd’hui. Ne pas concurrencer avec les produits finis du Premier Monde, seulement livrer des matières premières, exporter des produits alimentaires de base… aucune forme de protectionnisme, des marchés ouverts, etc.

Le Tiers Monde vide ses poches pour payer les droits des brevets (le droit d’auteur sur un procédé technique, sur une machine, sur des systèmes techniques …). L’Occident prospère ne s’y est pas tenu pendant sa période de développement. Au contraire, la norme était l’espionnage industriel ainsi que le vol. Quasiment aucun pays ne se gênait pour copier des choses inventées et/ou développées dans d’autres pays et d’en exiger le brevet.

’Il existe un modèle historique qui persiste remarquablement depuis le dix-huitième siècle allant de la Grande-Bretagne jusqu’au Corée du Nord vers la fin du vingtième siècle consistant en ce que le développement économique fructueux se fasse grâce aux mesures protectionnistes pour la propre industrie épanouissante’ (p.65 du livre).

Des institutions publiques fortes et démocratiques

À présent, on insiste continuellement sur le fait que les institutions politiques et publiques dans le Tiers Monde sont si faibles et que ceci serait aussi une des causes de leur sous-développement. De même, ces analyses ne tiennent pas. Au contraire, les pays riches ont connu pendant le développement industriel des institutions publiques beaucoup plus faibles que le Tiers Monde actuellement. De plus, la plupart des pays riches ont pu développer leurs institutions grâce aux revenus de leur développement. C’est donc le contraire.

La démocratie est plutôt une conséquence qu’une condition pour le développement (p.72).

L’auteur ne dit surtout pas que la démocratie ne serait pas nécessaire dans le Tiers Monde. Il affirme simplement qu’il n’existe pas de corrélation directe entre le développement démocratique et économique.

Un Etat de droit faible

Le sous-développement du Tiers Monde serait également dû à la faiblesse de l’Etat de droit. Quand les lois sont déjà existantes, elles ne sont ni extorquées ni imposées. Ce point fait aussi partie des histoires moins roses des pays riches. Jusqu’après la Première Guerre mondiale, la fraude électorale ou tout simplement le vote obligatoire étaient dans la plupart des pays européens plutôt la règle que l’exception. Le principe de ‘un homme, un vote’ (il ne s’agissait alors effectivement pas de ‘femmes’) était systématiquement foulé aux pieds par les pays riches pendant la plus grande partie de leur phase de développement.

Un paradoxe idéologique

L’auteur précise sur le développement après-guerre d’un certain nombre de pays asiatiques :

‘Nous nous trouvons devant un ‘paradoxe’ manifeste – du moins si vous êtes un économiste néolibérale. Tous les pays, surtout les pays en voie de développement, ont crû plus vite quand ils appliquaient les ‘mauvais’ choix politiques pendant les années ’60 jusque ’80 que pendant les vingt ans suivants. La réponse logique sur ce ‘paradoxe’ est d’accepter que les prétendus ‘bons’ choix politiques ne sont en fait pas bons pour les pays en voie de développement et que les ‘mauvais’ choix politiques n’ont en fait que de bonnes conséquences quand ceux-ci sont effectivement appliqués.

Là, ce qui ressort, c’est que les prétendus ‘mauvais’ choix politiques sont justement les choix que les pays riches contemporains ont appliqués lorsqu’ils étaient des pays en voie de développement eux-mêmes. Ainsi, nous pouvons seulement en conclure qu’en recommandant les soi-disant ‘bons’ choix politiques, les pays riches font en réalité ‘tomber l’échelle qu’ils ont grimpé eux-mêmes pour atteindre son bout’ … La plupart des institutions que l’on recommande aujourd’hui au Tiers Monde comme celles de ‘bonne gouvernance’ sont en fait plutôt à l’origine du développement économique des pays riches actuels (p.128).

Le marché se trouve au-dessus de la démocratie

L’auteur voit trois raisons pour lesquelles l’Occident continue à imposer sa politique au Tiers Monde :

1. 1. Le Tiers Monde doit suivre parce que les plus forts déterminent tout simplement les règles du jeu.

2. 2. Le Tiers Monde doit appliquer les règles politiques parce que c’est tout simplement ce que les investisseurs internationaux veulent.

3. 3. On ne peut pas comparer la situation actuelle avec ce que s’est passé il y a 100 à 150 ans.

Les deux premières objections reviennent à la négation de la démocratie. Le troisième argument a effectivement du sens, mais non pas dans le sens où les idéologues néolibéraux l’utilisent. En effet, entre temps, le monde a changé, mais cela n’est pas un argument contre les instruments politiques eux-mêmes. Cela signifie uniquement que les détails concrets peuvent différer. Le protectionnisme sous une forme ou une autre demeure un droit des pays démocratiques pour protéger leur population contre la dictature du marché.

Littérature fortement recommandée

Le livre traite bien plus que ce qui a été abordé dans cette critique. Malheureusement il n’y a pas eu de traduction. L’écriture est assez sèche, mais les faits sont tellement frappants qu’on ne peut les ignorer. Il y a un aspect que l’auteur laisse de côté : la dette comme instrument de répression. Cependant, cela n’enlève rien aux mérites de ce livre.

Ma conclusion : si les pays riches actuels choisissaient consciemment une stratégie pour maintenir la pauvreté et la dépendance du Tiers Monde, qu’est ce qu’ils feraient d’autre que ce qu’ils font maintenant ? Rien.

L’auteur ne l’aurait sûrement pas senti de cette manière, mais je considère ce livre comme un des plaidoyers les plus forts qui n’a jamais été fait contre un système économique qui est basé sur l’exploitation, d’abord de sa propre population, ensuite des autres pays. Des choses et d’autres semblent s’assimiler au Premier Monde.

Est-ce que nous devons nous résigner au cours des évènements ? L’histoire donne tant de raisons pour rester fataliste. Toutefois, cette même histoire donne également d’autres exemples. La lutte pour un meilleur monde est bel et bien sensée. Lire ce livre est un bon début, car un citoyen bien informé en vaut deux.

Par Lode Vanoost le 07/06/2012 Source orginale : de wereld morgen
Traduit du néerlandais par H. Jabloune

Transmis par Linsay


Ha-Joon Chang. ’Kicking Away the Ladder. Development Strategy in Historical Perspective’, Anthem Press, Londres, 2002.


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