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Le déclin du néolibéralisme en Amérique latine

Le cas de l’Argentine
jeudi 3 mai 2012
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Une analyse très intéressante venue d’Amérique du sud et sur laquelle on aimerait avoir l’avis du Front de gauche en particulier sur le parallèle qui est établi entre l’Argentine et l’Espagne et leurs positions respectives vis à vis de la monnaie peso pour l’une, euro pour l’autre...

La pensée néolibérale et l’application de ses politiques ont nuit durant de nombreuses années au bien-être et à la qualité de vie des classes populaires des pays de l’Union Européenne, y inclus l’Espagne. La dérégulation des marchés du travail et des marchés financiers, la privatisation des secteurs-clés de l’économie, la réduction de la dépense publique, incluant la dépense publique sociale, et la dilution de la protection sociale ont été les constantes dans les politiques promues dans l’Union Européenne par la Banque Centrale Européenne, par la Commission Européenne, par le Conseil Européen, et de l’autre côté de l’Atlantique par le Fonds Monétaire International et par la Banque Mondiale.

Une telle pensée domina aussi l’Amérique latine quand, pays après pays, on vit que l’imposition de telles politiques causèrent une grande douleur et l’agitation sociale parmi ses classes populaires, ce qui explique les répressions que les gouvernements de ce continent durent réaliser pour les imposer. Le cas du Chili sous le Général Pinochet fut le cas le plus extrême, mais pas le seul. Toute une kyrielle de gouvernements, certains dictatoriaux, d’autres à peine démocratiques, de tournure autoritaire, impulsèrent de telles politiques à un coût humain et économique très élevé. Le Center for Economic and Policy Research (CEPR)de Washington a comparé les indicateurs économiques et sociaux d’Amérique latine avant et après cette époque et la comparaison est clairement négative pour l’époque néolibérale (caractérisée par un moindre engagement de l’Etat), et non seulement en rapport à sa croissance économique, mais aussi de la croissance de l’Etat de Bien-être et de la protection sociale [1].

Cela dit, bien que ces politiques néolibérales continuent d’être dominantes dans l’Union Européenne, ce n’est pas le cas en Amérique latine où, à l’exception de la Colombie (le pays du monde qui a le plus grand nombre d’assassinat de syndicalistes) et d’autres pays, peu, de telles politiques ont cessé de dominer leurs vies économiques et sociales. Une des premières ruptures avec le néolibéralisme a été le gouvernement d’Argentine qui, en 2001, rompit la parité que la monnaie argentine avait avec le dollar. Bien que l’Argentine avait une monnaie propre, le peso, dans la pratique la fixation de cette monnaie avec le dollar étasunien impliquait qu’elle n’avait pas le pouvoir pour changer sa valeur, perdant ainsi un des instruments les plus importants pour stimuler l’économie, au moyen de la dévaluation de la monnaie.

Une telle fixation peso-dollar avait conduit l’Argentine (durant la période 1998-2001) à connaître la plus grande récession de son histoire. Ce fut dans cette période, durant les gouvernements du néolibéral et corrompu Menem et de Fernando de la Rua, que le Ministre de l’Economie argentin indiqua en toute franchise que le succès de sa politique économique dépendait plus du Ministère de l’Intérieur (chargé de la répression) que de celui de l’Economie. Mais les citoyens ne le supportèrent pas. Le résultat fut que le gouvernement argentin rompit la parité de sa monnaie avec le dollar, ne tenant pas compte de la voix du Fonds Monétaire International qui avait conditionné son "aide" à la fixation du peso argentin au dollar. Ce que fit l’Argentine serait comparable à l’abandon par l’Espagne de l’euro. [2]

Comme il fallait s’y attendre, la réaction unanime du FMI, de la Banque Mondiale, des établissements européens et du gouvernement fédéral des EU, fut de condamner, indiquant qu’une telle mesure serait un désastre pour l’Argentine. La dévaluation de la monnaie signifierait que la valeur de la dette publique argentine serait diminuée, qu’elle paierait au créanciers moins que prévu. De là ils conclurent que l’Argentine serait dans l’impossibilité de demander d’emprunter aux marchés financiers, paralysant ainsi son économie. A partir de là, l’Argentine connut une croissance énorme (ce fut le pays au plus fort taux de croissance en Amérique latine), réduisant la pauvreté, y inclus l’extrême pauvreté et augmentant trois fois ses dépenses publiques sociales durant la période 2001.2010. Il n’est dès lors pas surprenant que la présidente Cristina Fernandez de Kirchner-détestée par les néo-libéraux-a été réélue aux dernières élections législatives par 54% des voix.

La nationalisation de la compagnie pétrolière argentine

Mais ce processus de rupture avec le néolibéralisme en Argentine a continué avec la nationalisation de la compagnie pétrolière YPF, laquelle avait été privatisée durant la période néolibérale du gouvernement Menem, quand Repsol, la compagnie pétrolière espagnole, en vint à détenir 57% de ses actions. Avec cette nationalisation, le gouvernement argentine détiendra 52%, contrôlant cette compagnie. Comme il fallait s’y attendre, le gouvernement d’Espagne, les élites qui dirigent l’Union Européenne et le FMI, les paladins du néolibéralisme, ont condamné cette mesure, augurant un désastre pour l’Argentine. Une voix cabotine en ce sens a été celle de Xavier Sala i Martin, "Repsol es només el principi ("Repsol est seul le principe", La Vanguardia, 23-04-12). L’argument qu’ils utilisent est que l’Argentine ne trouvera pas d’institutions qui lui prêtent de l’argent et n’aura pas l’expérience technique pour augmenter la production de pétrole dans le pays. La même chose fut dite, bien sûr, quand le président Hugo Chavez nationalisa une série de compagnies étrangères (ciment, acier et autres secteurs), y inclus certaines des EU ; et quand le président Morales de Bolivie nationalisa les compagnies de pétrole et de production de gaz, télécommunications et électricité ; et quand le président Rafael Correa d’Equateur, nationalisa les compagnies de distribution de banane. Eh bien, aucune des vaticinations de désastre ne s’est accomplie. Un des vaticinateurs fut Moisés Naim, collaborateur d’El Pais et qui fut en son temps membre de l’équipe économique du président Carlos Andrés Pérez, du Venezuela, qui promut le néolibéralisme dans ce pays, et qui maintenant conclut que de telles mesures en Argentine conduiront à la ruine du pays ("Cristina, Petroleo y Psicoanalisis", El Pais, 21.04.12).

Selon Moisés Naim, qui considère la Colombie comme le modèle à suivre pour l’Amérique latine, la nationalisation caractérise les pays à économie médiocre. Une posture quasi identique apparaît dans l’article précité de Sala i Martin. Moisés Naim et Sala i Martin, pour arriver à leurs conclusions, ignorent délibérément certains faits. La grande majorité des pays producteurs de pétrole ont des entreprises publiques (non des entreprises privées) qui contrôlent la production de cette matière, la Russie, la Norvège, le Venezuela, le Mexique, la Grande Bretagne, l’Arabie Saoudite, entre autres, maintiennent nationalisées leurs compagnies énergétiques. En réalité, l’Argentine était une des rares exceptions. Concernant l’intrinsèque inefficacité que Sala i Martin attribue aux entreprises nationalisées, il suffit de voir la réussite de la Norvège, où l’entreprise publique pétrolière a garanti le niveau de vie et la qualité de vie de ce pays.

Quant au manque d’investissement étranger, il faut remettre en question, comme l’accentue Mark Weisbrot, co-directeur du CEPR, ce fétichisme au sujet de l’investissement étranger. Un des pays à la plus forte croissance dans le monde sous-développé, la Corée du Sud, y arrive avec presque pas d’investissement étranger. L’autre fait, ignoré par les économistes néolibéraux, est que la production de pétrole en Argentine avait baissé, créant un grave problème de 2004 à 2011 ; la production de pétrole baissa de 20% en partie en raison du maigre investissement de la part de Repsol. La conséquence de cela est que l’Argentine en 2011 dut importer du pétrole pour la première fois dans son passé récent. D’où la décision du gouvernement Kirchner de changer la situation et de prendre le contrôle de la compagnie pétrolière.

Une ultime observation. Le gouvernement Rajoy tente de mobiliser les sentiments patriotiques accusant le gouvernement argentin de s’en prendre à l’Espagne. L’erreur dans cet argument est que la majorité du capital de Repsol n’est pas espagnol. En réalité, la seule fois où elle fut espagnole fut quand elle était nationalisé. C’est quand le gouvernement du PP la privatisa qu’elle perdit sa nationalité espagnole. Tenter de se mobiliser pour la défendre est ignorer qui est Repsol aujourd’hui, une compagnie (comme Endesa, autre entreprise privatisée par le PP) qui se caractérise par son insensibilité envers le client espagnol. Comme le font toujours les nationalistes, le PP manipule le drapeau pour défendre, non les intérêts généraux, mais les intérêts particuliers. En réalité, la nulle sensibilité patriotique de Repsol s’exprime en ce qu’elle est une des entreprises de l’IBEX 35 qui utilise le plus les paradis fiscaux, afin d’éviter de payer des impôts à l’Etat espagnol, comme l’a justement fait remarqué Juan Torrès dans son article "Est-ce l’Argentine qui lèse l’Espagne ?". Patriote, Repsol, nullement ! Vicenç Navarro

Vicenç Navarro est professeur de Politiques Publiques aux Universités Pompeu Fabra et John Hopkins University.

Source : www.rebelion.org/noticia.php...

Traduit de l’espagnol par Gérard Jugant


[1] voir Navarro, Les "mauvais" gouvernements populistes latino-américains, 20 janvier 2012, www.vnavarro.org

[2] souligné par nous NDR


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