Un appel franco-allemand d’économistes pour une sortie paisible de l’euro

lundi 30 avril 2012
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A droite, comme ici, des économistes s’inquiètent de la possible crise finale de l’euro et, sans être des nationalistes forcenés, cherchent des solutions pour que le système se sauve.
A gauche, certains parlent d’une "sortie par la gauche de l’euro" ou de l’UE comme une puissance impérialiste en construction dont on ne peut changer les règles en l’état.
Mais dans le débat des présidentielles cette question a été balayée d’un revers de main quand elle n’a pas été simplement ignorée.

Pourtant c’est au vu du bilan de la construction de l’UE et du caractère antidémocratique de celle-ci renforcé traité après traité, que grandit le sentiment que "l’Europe sociale" est un leurre. Le même sentiment qui est pour beaucoup dans le score du FN...

Pour nous qui avons toujours dit que la question de la sortie de l’euro (et de l’UE) n’était pas une fin en soi mais méritait d’être posée, avant que sur des bases nationalistes ou par implosion du système elle nous soit imposée pour le plus grand malheur des peuples, ces questions là ne sont pas tabous.
L’exemple de l’ALBA devrait faire réfléchir la gauche française sur le fait que l’on peut toujours sortir du cadre...

Il n’y avait pas foule ce vendredi 27 avril matin dans les salons de l’hôtel Bedford. Il faut dire que la réunion programmait non pas un de ces défilés de lingeries relayés jusque dans les 20h des chaines nationales, mais une austère réunion d’économistes allemands et français. Et le thème, proposer une sortie pilotée de l’euro, n’avait rien pour allécher les grands média nationaux tout occupés à la campagne et peu curieux de ce genre de propos. Avec Marianne, un autre média français avait fait le voyage en métro pour venir écouter cet étrange attelage où se mêlaient coté français outre des économistes de l’université quelques représentants du patronnat, sous l’égide de l’association Pour un débat sur le libre-échange.

« Je ne comprends pas ce que fait un libéral comme Wilhelm Nölling avec ces Français, plutôt portés sur le protectionnisme », s’étonnait le correspondant parisien d’un des principaux quotidiens allemands, le Frankfurter Allgemeine Zeitung qui, davantage habitué à couvrir Bercy et l’Elysée, et plus attentif que ses confrères des Echos ou du Monde, avait pourtant fait le déplacement. Ancien député du SPD et professeur d’économie, c’est surtout la casquette de co-auteur du recours contre le système de sauvetage de la Grèce devant la cour constitutionnelle de Karlsruhe (l’équivalent de notre conseil constitutionnel dans la république fédérale) qui avait motivé notre confrère. De même que la présence parmi les signataires du projet de sortie de l’euro de Dieter Spethmann, l’ancien patron de Thyssen. Un peu comme si Serge Dassault s’était publiquement prononcé pour une sortie de la monnaie unique.

Techniquement le projet - résumé par leur appel publié ci-dessous) ressemble comme deux gouttes d’eau à l’implémentation de la marche vers l’euro telle qu’elle fut menée à la fin des années 90 mais à l’envers. En tout cas, sur le papier cela semble fonctionner. Pour eux, les gains futurs sont immenses au regard des coûts de cette explosion. Parmi les principales lignes de la facture d’un tel big bang, on trouve d’une part la coûteuse spéculation que les marchés financiers feront inévitablement subir à tous les pays durant la période de transition (ca peut être très sanglant), et d’autre part le coût important du renchérissement de la dette des pays qui, comme la France, s’orienteraient vers une nouvelle monnaie dévaluée par rapport à l’euro comme le serait l’hypothétique euro-franc.

Mais pour les signataires de l’appel, ces sacrifices sont sans commune mesure avec le coût du statu quo. Leur analyse : la situation économique de l’Union européenne est plombée par la monnaie unique. Et il ne saurait en être autrement. A l’appui de leur thèse, il leur est loisible de pointer la crise que traverse notre continent, sans que la moindre solution pérenne n’émerge.

« Notre pays a continuellement réévalué sa monnaie pour la plus grande satisfaction de ses travailleurs, qui voyaient leur pouvoir d’achat s’apprécier, quand leurs patrons ont toujours été contre. Avec la monnaie unique, c’en est fini. L’Allemagne ne peut plus remettre sa monnaie à sa véritable valeur et limiter les déséquilibres avec les autres pays de l’Union », explique Wilhelm Nölling. Et comme l’Allemagne ne veut pas payer pour la Grèce, c’est à dire reverser directement ou indirectement les incroyables surplus que sa puissance industrielle dégage et qui sont l’autre face des énormes déficits de la république hellénique, l’équation pourrait ne pas avoir de solution. Pas question de faire ce que fit la République Fédérale avec la République démocratique lors de la chute du mur de Berlin : assumer une parité de un pour un entre les deux marks ce qui induisait un transfert de richesse de plusieurs centaines de milliards de marks annuel sur une longue période.

Evidemment, la présence de signataires de cet appel figurant parmi les poids lourds du patronat allemand ne signifie pas qu’une majorité d’entre eux adhérent à cette option. Mais la distinction est de taille entre l’uniformité apparente du Medef officiellement opposé à toute sortie de la monnaie unique.

Bref, le débat semble plus ouvert outre-Rhin que de ce côté-ci du fleuve. Débat qui se prolonge même au sein du très libéral et très pro euro journal britannique The Economist. Dans Charlemagne, sa chronique phare, l’hebdomadaire notait le 7 avril dernier : « un processus concerté augmente les chances de sauver de ce démontage les autres grains de l’intégration européenne, notamment le marché unique. »

Appel aux gouvernements d’un groupe d’experts économiques français et allemands réunis à Düsseldorf 27 avril 2012

“Was die Stunde hat geschlagen, sollst du deinem Volke sagen“
 [1] (Heinrich Heine)

Treize ans après le lancement de l’euro, il est patent que non seulement cette expérience n’a tenu aucune de ses promesses, mais même que sa poursuite risque de déboucher sur le chaos.

Au lieu de la prospérité, un ralentissement de la croissance dans tous les pays de la zone, avec un important volant de chômage.

Au lieu de la rigueur, dix années d’augmentation irresponsable des dépenses publiques et des dettes souveraines, qu’une génération de sacrifices ne suffirait pas à apurer.

Au lieu d’une meilleure intégration économique, des déséquilibres entre les pays qui s’aggravent chaque jour. Les pays d’Europe du Sud, Grèce, mais aussi Portugal, Espagne, Italie, et même France voient leur compétitivité se dégrader depuis dix ans de manière continue. Asséchant le pouvoir d’achat des uns, cette situation fait obstacle à la croissance des autres et donc au développement du marché unique.

Au lieu d’un rapprochement des peuples, une animosité croissante entre créanciers et débiteurs.

Au lieu d’un progrès de la démocratie, des décisions venues de haut imposées à des peuples qui les refusent.

Les plans successifs destinés à « sauver l ’euro » sont vains car ils ne s’attaquent, d’ailleurs avec peu d’effet, qu’aux seuls déficits publics et non à ce qui est racine du mal : la propension différente des pays à l’inflation. La seule solution serait la déflation des prix dans les pays déficitaires : or une telle opération n’a jamais réussi nulle part (ex : l’Allemagne de 1930, la France de 1934).

Poursuivant un objectif qu’elle n’atteindra de toutes façons pas, l’Europe est entraînée dans une spirale de récession qui, s’agissant du premier marché mondial, inquiète la planète toute entière.

À cette récession s’ajoute le risque d’inflation, d’autant qu’en violation de ses statuts, la Banque Centrale Européenne ne voit d’autre issue, pour prolonger l’euro, qu’un recours massif à la création monétaire au bénéfice des banques, trop heureuses de l’aubaine.

Il est tout aussi illusoire d’espérer organiser une « Europe des transferts », qui exigerait le transfert durable de centaines de milliards d’euros vers les pays en difficulté, revenant à une collectivisation des déficits publics. Solution refusée par les peuples que l’on voudrait mettre à contribution tout en n’offrant aucun espoir de redressement aux plus mal en point.

Cet acharnement thérapeutique, qui ne vise que le court terme, ne pourra éviter l’accélération des secousses qui touchent non seulement la sphère financière mais aussi l’économie réelle.

S’il n’y est pas rapidement mis fin, l’expérience de la monnaie unique se terminera de la manière la plus dramatique : détérioration de la situation économique, explosion du chômage, désordres sociaux, montée des extrémismes, résurgence d’anciens conflits, destruction de l’État de droit : les pays de l’Europe deviendraient ingouvernables.

L’Union européenne ne saurait demeurer la marionnette des oligarchies financières qui visent la destruction de la base même de nos existences. N’est-il pas honteux de les voir soumettre les pouvoir politique et économique au gré de leurs intérêts ?

Il est clair que seules des dévaluations et réévaluations réelles, adaptées à la situation de chaque pays, pourront mettre fin aux déséquilibres entre eux et, par-là, rétablir la croissance. L’histoire nous offre de nombreux exemples de ruptures d’unions monétaires : il en ressort que non seulement il est possible de les gérer de manière ordonnée sur les plans politique et économique, mais aussi qu’elles se sont révélées bénéfiques, et cela au bout de quelques mois seulement.

C’est pourquoi les économistes allemands et français signataires, réunis à Lyon en octobre 2011 et à Düsseldorf en avril 2012, appellent leurs gouvernements respectifs à convenir et à proposer aux autres États membres de l’Union européenne, de mettre fin à l’expérience de la monnaie unique et, à cet effet, de prendre sans délai les mesures suivantes :

- remplacer l’euro par de nouvelles monnaies nationales disposant de l’ensemble de leurs prérogatives dans chacun des États, sachant que certains pays pourront passer des accords bilatéraux ou multilatéraux pour mettre en commun leur monnaie ;

- créer un nouveau système monétaire européen, comportant une unité de compte européenne, égale à la moyenne pondérée des unités monétaires nationales ;

- afficher d’emblée les parités souhaitables des monnaies nationales vis-à-vis de cette unité de compte européenne, calculées de façon à limiter la spéculation, restaurer la compétitivité de tous les États, assurer des échanges équilibrés entre eux et résorber du chômage ;

- veiller, en s’appuyant sur un Institut monétaire européen, à ce que les taux de change réels des monnaies nationales soient ensuite stabilisés, à l’intérieur d’une marge de fluctuation à déterminer ;

- convertir dans chaque pays l’ensemble des prix et salaires intérieurs ainsi que les avoirs bancaires sur la base de un euro pour chaque unité de monnaie nationale ;

- convertir, selon la même règle, les dettes publiques de tous les pays de l’euro en leur nouvelle monnaie nationale ;

- convertir les créances et dettes privées internationales dans l’unité de compte européenne.

Le règlement des dettes publiques et privées pourra faire l’objet de négociations bilatérales, entre créanciers et débiteurs, à partir des deux règles de base énoncées dans les deux précédents alinéas.

Dans ce contexte, une même priorité doit être donnée aux politiques nationales, celle de développer et d’adapter toutes les forces productives, afin d’accroître la productivité de l’ensemble de l’Europe.

La coopération des institutions responsables doit permettre de réussir une transition en bon ordre.

Cette transition doit être la plus courte possible : elle ne pose pas de problèmes techniques majeurs. Les nouvelles règles doivent être affichées clairement. Il sera demandé aux États de veiller, en s’appuyant sur leurs Banques centrales nationales, désormais autonomes, à ce que la transition décidée n’entraîne aucune déstabilisation du système financier européen et lui donne même les moyens de contribuer activement au retour de la croissance.

En lançant cet appel, les économistes allemands et français signataires souhaitent ardemment contribuer, par leur expertise et leur engagement, à la relance de la construction européenne sur des bases rénovées et réalistes, en même temps qu’au redressement économique de l’Europe.

Le 27 Avril 2012.

Bruno Bandulet, Rolf Hasse, Wilhelm Nölling, Karl Albrecht Schachtschneider, Wolf Schäfer, Dieter Spethmann, Joachim Starbatty,

Alain Cotta, Jean-Pierre Gérard, Roland Hureaux, Gérard Lafay, Philippe Murer, Michel Robatel, Jean-Jacques Rosa.

Par Emmanuel Levy source Marianne 2 le 28/04/2012

Transmis par Linsay



[1Quand l’heure a sonné, tu dois avoir le courage de le dire à ton peuple


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