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La crise tue les petits patrons

vendredi 6 avril 2012
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L’auteur de l’article comme ceux qui soutiennent les petits patrons victimes d’un système invivable au sens propre comme au sens figuré, devraient leur conseiller la lecture du Talon de Fer de Jack London.

Dès 1906 celui-ci écrivait déjà que les petits entrepreneurs n’avaient pas d’autre solution que de s’unir à la classe ouvrière pour combattre les groupes "monopoleurs" sinon ils seraient broyés eux aussi...

Depuis le début de la crise, en 2008, au moins 50 artisans et patrons de PME se sont suicidés en Vénétie, le moteur du miracle économique des années 1990. Ceux qui n’ont pas su s’adapter à la nouvelle donne ont vu s’effondrer le modèle sur lequel s’était bâtie une prospérité qu’ils croyaient inépuisable.

Les yeux de Laura Tamiozzo sont rivés à l’écran d’un portable et sa voix, légère mais déterminée, résonne dans la salle paroissiale du centre San Sebastiano, à Vigonza, un village près de Padoue. Derrière elle campe une affiche du syndicat Filca-Cisl Veneto, qui a organisé la réunion publique.

On y voit des tombes alignées et 25 noms d’entreprises implantées de longue date qui ont dû fermer leurs portes dans l’indifférence générale. “Chère Flavia, il ne m’a pas été facile d’écrire cette lettre, mais je tenais à te dire que le drame qui a frappé ta famille est aussi celui qui a frappé la mienne”.

Laura Tiamozzo lit la lettre qu’elle a adressée le 22 janvier à Flavia Schiavon, 35 ans, qui est assise à côté d’elle. La Grande Crise a emporté leurs parents. Tous deux étaient des entrepreneurs du bâtiment et tous deux se sont suicidés.

Giovanni Schiavon s’est tiré une balle dans la tête le 12 décembre dernier dans son bureau. L’affaire a fait du bruit parce que Schiavon était certes endetté, mais l’Etat lui devait 250 000 euros. Antonio Tamiozzo, quant à lui, s’est pendu dans la nuit du premier janvier dans un hangar de son entreprise, qui employait plus de trente personnes.

Daniele Marini, directeur de la Fondation Nordest, explique que, s’il est “difficile d’établir un portrait type de ces chefs d’entreprise”, on peut dégager cependant quelques caractéristiques communes.

La première est la dimension modeste, sinon minime, de leurs entreprises, qui en majorité exercent leur activité dans des secteurs établis tels que la construction, le petit artisanat et autres.

Ensuite le fait que, dans un système où une PME du Nord-Est fait appel en moyenne à 274 fournisseurs, lesquels réalisent généralement à 80% le produit fini, toutes les PME sont étroitement liées les unes aux autres.

Se déclarer en faillite est considéré comme une honte

D’après les chiffres du Cgia [1] de Mestre, depuis le début de la crise, au moins 50 petits entrepreneurs ou artisans de Venétie ont mis fin à leurs jours. “Le partage du travail devient le partage de la vie”, explique l’écrivain et journaliste Ferdinando Camon. “Quand l’entreprise est en crise, son patron souffre affreusement de ne plus pouvoir payer ses employés et de les voir se serrer la ceinture. C’est la raison d’une bonne partie de ces suicides : devoir licencier ses collaborateurs, fermer et se déclarer en faillite est considéré dans la culture des laborieuses communautés du Nord-Est comme une honte, un manquement aux responsabilités sociales du chef d’entreprise”.

Il n’est pas exclu, affirme Camon, que certains suicides “expriment la volonté plus ou moins consciente de désigner le débiteur, c’est-à-dire l’Etat, comme un assassin, comme le responsable de ces morts”.

La colère monte, et les rapports avec le monde politique semblent s’être irrémédiablement dégradés. Après Tangentopoli [2], en effet, l’économie et la société de la Vénétie ont pensé qu’elles se développeraient bien mieux sans le frein des “institutions”.

Une défiance envers l’Etat tout à fait réciproque : “le Nord-Est est une jungle mystérieuse. Rome ne voit pas jusque là. Ou si elle voit, elle ne comprend pas”.

Seuls, isolés, incompris

Une des rares certitudes, c’est que ces entrepreneurs de Vénétie se sentent seuls, isolés, abandonnés, incompris. De la rencontre de Vigonza est née la proposition de créer une Association des familles des victimes de la crise. Quant aux diverses associations professionnelles, elles s’efforcent de parer au plus pressé. Fin février, la Confartigianato [3] d’Asolo et Montebelluna a inauguré Life Auxilium, un service d’aide psychologique aux chefs d’entreprise en difficulté doté d’un numéro vert (qui reçoit en moyenne un appel par jour) et d’un centre d’écoute.

Ces suicides sont-ils donc la conséquence macabre de l’épuisement d’un “modèle” ? Pas nécessairement. En réalité, la “locomotive d’Italie” – une région pleine d’énergie, théâtre d’une explosion sauvage et spontanée d’entreprises de toutes sortes – avait commencé à ralentir au début des années 2000.

C’est à ce moment que “le développement du Nord- Est, tel qu’on le connaît commençait à ‘finir’ car les facteurs à l’origine de cette formidable dynamique avaient atteint leur limite”, peut-on lire dans Innovatori di confine. I percorsi del nuovo Nord Est [4] (éditions Marsilio, 2012), un ouvrage collectif dirigé par Daniele Marini.

“La grande disponibilité de main d’œuvre a fait place à la stagnation démographique, à la carence de travailleurs locaux ; ces entreprises à la gestion longtemps familiale ont connu ensuite des difficultés de transmission aux nouvelles générations, et les campagnes de la région, en voie d’urbanisation mais qui offraient encore des espaces libres, sont peu à peu devenues saturées tant en termes de surface disponible que d’infrastructures. Tous ces facteurs favorables qui avaient propulsé l’économie du Nord Est vers la prospérité avaient atteint leurs limites”.

Stefano Zanatta, présidente de Confartigianato Asolo-Montebelluna, est sur la même longueur d’ondes : ”La crise a fait apparaître les faiblesses du système. Celui-ci est encore aujourd’hui très fragmenté, fait de petites et très petites entreprises. Cela a d’abord été un atout, tant que la machine tournait, la richesse et le plein emploi étaient assurés. Mais aujourd’hui, avec la crise qui dure depuis quatre ans, nous ne sommes plus en mesure de faire face à un système qui est plus fort que nous”.

Contexte

Vague de suicides parmi les artisans et les entrepreneurs

La vagues de suicides provoqués par la crise ne se limite pas au Nord-Est : ces derniers jours, deux entrepreneurs romains se sont ôtés la vie, et un artisan de Bologne s’est immolé par le feu. Dans toute l’Italie, entre 2008 et 2010, les suicides pour des raisons économiques ont augmenté de 24,6% (de 150 à 187), explique La Repubblica, qui cite des sources syndicales et qui dénonce un possible “effet d’imitation”. Après les derniers épisodes, les syndicats professionnels des entrepreneurs et des artisans ont demandé au gouvernement de créer un fonds d’urgence pour aider ceux qui ne peuvent faire face à leurs dettes.

Le travail est tout

Si on observe les chiffres de Movimpresa pour la période 2006-2010, on remarque que le solde entre les nouvelles inscriptions et les cessations d’activités dans le Nord- Est est négatif : 6 023 PME ont disparu. Pour Daniele Marini, une petite entreprise n’est pas nécessairement destinée à fermer ses portes ou à être marginalisée par le marché.

Encore faut-il que celle-ci ait su faire un “saut évolutif” dans l’innovation technologique, dans l’organisation de la production et des services et qu’elle ait su instaurer des “relations de production et commerciales avec des entreprises plus grandes qui se sont internationalisées”.

Malgré les grandes transformations de ces vingt dernières années, la société du Nord-Est continue à être fortement “travailliste”, où tous – chefs d’entreprise et salariés –, quels que soient le milieu social, les générations ou les groupes d’appartenance, s’identifient au travail. Et le travail est aussi la préoccupation principale de la population – particulièrement en cette période.

En 1996 le sociologue Ilvo Diamanti [5] lançait cet avertissement : “le travail est devenu la nouvelle religion. […] Je crains que nous allions au devant de grands problèmes, et pas seulement économiques. Parce que si le travail est tout, si c’est le succès économique qui apporte la satisfaction, le jour où le développement ralentira, les répercussions ne seront pas seulement économiques, mais aussi psychologiques”.

“La culture et le bonheur ne comptent pour rien. Les sous – les schei comme on dit ici – sont tout”, explique Ferdinando Camon : “le petit entrepreneur endetté ne vit pas une crise économique : il vit une crise totale. Nerveuse, morale, mentale. C’est pour cela qu’il se suicide. Parce que les schei sont pour lui l’unique valeur et si sa vie est déficitaire de ce point de vue, il pense que ce n’est plus la peine de vivre. Les schei sont une valeur absolue”.

Par Leonardo Bianchi source Linkiesta Milan le 05/04/2012
Traduction : Françoise Liffran

Transmis par Linsay


[1] le syndicat des PME et des artisans

[2] la grande enquête anti-corruption qui balaya la classe politique dans les années 1990

[3] l’association des artisans

[4] “Innovateurs frontaliers. Les chemins du nouveau Nord-Est”

[5] spécialiste du Nord-Est


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