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La puissance surfaite du Qatar

samedi 19 novembre 2011
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L’Algérie « humiliée » par le Qatar ? A en croire le quotidien saoudien Al Watan, la diplomatie algérienne a essuyé un véritable camouflet lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe, samedi dernier au Caire.

Citant des sources diplomatiques arabes « ayant pris part » au conclave de la Ligue arabe – qui a achoppé à la suspension temporaire de la Syrie – Al Watan saoudien a rapporté [1] les propos qu’aurait tenus, sur un ton franchement menaçant, Cheikh Hamad Bin Jassim Bin Jabr Al Thani, Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Qatar, à l’endroit du ministre algérien des Affaires étrangères, Mourad Medelci. « Ne défendez pas trop la Syrie car quand votre tour arrivera, vous aurez certainement besoin de nous », aurait sèchement lancé Bin Jassim à la face d’un Medelci balbutiant, « empêché » rudement de finir sa phrase. La réprimande, telle que rapportée, est de nature cinglante.

Elle renseigne sur l’âpre guerre que se livrent en coulisses, et désormais sur la place publique, les deux diplomaties dont les « intérêts » et visions sont aux antipodes. « Pure invention », « affabulations », a réagi hier le département algérien des Affaires étrangères par le biais de son chargé de communication, Amar Belani. A aucun moment, affirme-t-il, le ministre algérien n’a été interrompu par le président de séance, en l’occurrence M. Bin Jassim, ce dernier n’a pas tenu des propos similaires.

Un « démenti formel » a été en sus apporté, selon lui, par l’ambassadeur d’Algérie à Damas qui réfute de la manière la « plus catégorique » la version rapportée.

Pour étayer la sienne, Mourad Medelci a sollicité, lundi, à Djenane El Mithak, le témoignage de son hôte, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Mohamed Kamel Amr. Rien n’est vrai dans ce qui a été rapporté par la presse, soutient le ministre, qui reconnaît toutefois un « échange houleux » avec le représentant qatari. « Mon collègue égyptien en est témoin », déclare-t-il lors d’un point de presse conjoint.

D’après M. Belani, la diplomatie algérienne n’a pas essuyé de revers au Caire ni souffert d’une quelconque velléité de passage en force du Qatar, tenant de la ligne dure au sein de la Ligue arabe. Bien au contraire. L’Algérie est coauteur, d’après lui, de la décision de la Ligue arabe de suspendre temporairement la Syrie et a participé à l’élaboration des mesures de sanction arrêtées samedi dernier, notamment celle se rapportant au projet de saisine du Conseil de sécurité de l’ONU si le régime de Bachar Al Assad n’appliquait pas la feuille de route pour laquelle il s’est engagé le 2 novembre dernier. Dix-huit (dont l’Algérie) des 22 pays membres ont, rappelons-le, voté samedi dernier, les sanctions. Le Liban et le Yémen ont voté contre alors que l’Irak s’est abstenu.

Cet « incident », avéré ou supposé, intervient à la veille de la visite du président Bouteflika à Doha. Bouteflika y sera officiellement pour participer au 1er sommet du Forum des pays exportateur de gaz. La crise syrienne sera incontestablement au menu des discussions entre l’émir du Qatar et Bouteflika, deux « vieilles » connaissances. Le « clash » entre le deux diplomaties, s’il ne dit pas encore son nom, pourrait se matérialiser, ce mercredi à Rabat, lors de la réunion des ministres des AE de la Ligue arabe. La réunion de la « dernière chance » pour « sauver » ce qui reste du projet de l’Initiative arabe pour la Syrie et, par-delà, une diplomatie algérienne qui vogue à la dérive.

***

Le clash diplomatique, réel ou disproportionné, entre l’Algérie et le Qatar s’apparente théoriquement à un combat entre David et Goliath. Dans la pratique, ce minuscule émirat, à peine deux fois plus grand que Tizi Ouzou avec ses 11 437 km2, dispose d’une capacité de nuisance aussi énorme que l’immensité du territoire algérien.

Grâce à ses sous et dessous, ces deux petites syllabes (Qa-tar) font désormais frémir de peur les régimes les plus arrogants, les plus répressifs du Monde arabe. Cet émirat de 1,5 million d’habitants, dont 300 000 seulement en sont originaires, peut acheter tous les puissants du monde avec ses pétrodollars. Petite monarchie absolue de type wahhabite, le Qatar n’est évidemment pas fréquentable pour sa « démocratie » contenue dans les limites des studios d’Al Jazeera. La famille régnante des Bin Khalifa est réputée pour ses règlements de comptes internes. L’actuel émir, Hamad Bin Khalifa Al Thani, n’a pas hésité en 1995 à déposer son propre père, parti se reposer sur le lac Léman, en Suisse. Ce dernier avait succédé de la même manière à son cousin, au pouvoir depuis février 1972.

C’est comme cela que se règlent les successions dans ce richissime émirat, entre frères et cousins. Faut-il alors s’offusquer du coup de sang prêté à Jassim Bin Khalifa contre Mourad Medelci et l’Algérie ? Cela fait évidemment mal de savoir qu’un grand pays comme l’Algérie soit rabaissé à ce point par un micro-Etat. La fierté de l’Algérien, bien qu’il ne fasse forcément bon vivre ici, en prend un sérieux coup. C’est le lion qui reçoit un coup foudroyant, comme le dit l’adage bien de chez nous. Mais la réalité est plus compliquée. Cet émirat pétrolier, qui est le troisième producteur mondial de gaz, détient le plus grand fonds souverain de la planète, Qatar Investment Authority, dont les avoirs sont estimés, par les spécialistes, à environ 700 milliards de dollars ! C’est bien à ce niveau que se situe la force incroyable de ce petit… géant. Quasiment tous les puissants du monde, qu’ils soient hommes politiques, artistes, diplomates, sportifs, mangent dans la main de l’émir et sa famille.

Doha est en passe de détrôner la mythique Dubaï du voisin émirati. Pour Washington, Paris, Berlin, Londres, on ne peut naturellement pas mordre la main qui donne. Surtout que les Qataris se tiennent à la disposition des maîtres du monde pour financer et approvisionner des expéditions guerrières, comme ce fut le cas en Libye. Il eut été plus glorifiant de voir l’émirat sur le toit du monde s’il était un modèle de démocratie. Cela aurait donné un bon exemple d’un pays qui fait l’exception arabe en termes de gouvernance. Mais ce n’est pas ce qui chiffonne les Occidentaux dès lors que l’émir paye bien et beaucoup, même pour ce petit service de le laisser tranquille… Et à ce jeu-là, le Qatar ne semble pas avoir de limites. Ses dirigeants peuvent à l’envi s’accoquiner avec à peu près tout le monde pour peu qu’ils paraissent sous le « qamis » des redresseurs de torts diplomatiques.

La diplomatie des pétrodollars et d’Al Jazeera

Ils sont presque d’accord avec les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni s’agissant des conflits qui agitent la planète, y compris quand il s’est agi de « casser » de l’Arabe. Ils soutiennent la cause palestinienne en ne se privant pas de recevoir les dirigeants israéliens. Ils entretiennent de bonnes relations avec l’Iran et même la Syrie de Bachar Al Assad jusqu’à la dernière minute. Pour ce pays, le souci existentiel autorise toutes les alliances, y compris celles contre nature.

Le Qatar, accueille, conseille, finance, assure les méditations et, désormais, participe à l’effort de guerre. Un activisme tous azimuts sans commune mesure avec la taille spatiale et humaine de cet émirat. Et pour réussir un tel passage en force dans le cercle fermé des pays qui comptent – au propre et au figuré – l’émirat s’est offert une arme de construction (et de destruction) massive qu’est son bouquet de télévision Al Jazeera. La « CNN arabe » donne des leçons à tout le monde, mais n’est pas autorisée à fourrer ses caméras dans les affaires de l’émirat. Al Jazeera fait saliver d’envie les téléspectateurs arabes et mêmes étrangers, pas l’émirat qui la finance. Les Bin Khalifa peuvent alors aller faire leurs emplettes tranquillement dans le monde et s’offrir pêle-mêle des clubs de football, de grandes banques, des enseignes lumineuses, de célèbres palaces, de brillants consultants, des artistes… Pour la sécurité de leur petit mais ô combien précieux émirat, ils n’ont pas de souci à se faire. Les Gi’s de la base militaire américaine veillent au grain. Jusqu’à quand encore ?

Hassan Moali


[1] Edition du dimanche 13


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