La haute route de l’Everest (I)

Carnet de voyage d’un naïf
samedi 17 juillet 2010
par  Charles Hoareau
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Cet été, comme depuis des années, même pas la moitié des habitant-e-s de France part en vacances. Parmi celles et ceux qui restent certains ont la chance d’avoir un accès au Net qui peut leur permettre de voyager par la pensée. Par cette rubrique saisonnière que nous alimenterons chaque année tout au long de l’été Rouge Midi espère les y aider.

En 2007, notre soif de montagne nous entrainait au Népal, le pays le plus haut du monde. Notre groupe d’occidentaux venus des quatre coins de France découvrait les montagnes et un peu de ce pays où le roi était encore au pouvoir. De ce voyage fut tiré un carnet dont nous livrons des extraits tout au long de l’été

Namaste [1] Katmandou

(…) Ici comme en Afrique le klaxon est l’instrument indispensable pour tous les véhicules à 2, 3, 4 roues ou plus. Les clignotants ou les rétroviseurs sont des accessoires superflus voire inexistants. Il n’est pas rare de voir un véhicule ayant rabattu ses 2 rétroviseurs extérieurs, ce qui rend plus aisé de se faufiler dans la ville. Mais le klaxon lui, est l’instrument de base de la conduite à toute heure de jour comme de nuit.

Même les rickshaws, ces vélos équipés à l’arrière d’une banquette à deux places sont munis de toutes sortes d’ustensiles pouvant avertir : poire plastique, sonnettes métalliques, timbale bricolée et quand cet accessoire précieux est absent, c’est alors la voix humaine qui le remplace avantageusement par ouh, hi … ou des pimpon retentissants.

Décrire Katmandu n’est pas chose facile, surtout quand on parle de ses monuments et temples divers. Bien sûr, on peut parler des formes géométriques, des couleurs des peintures et de leur symbolique partout présente : le rouge du feu, le jaune de la terre, le bleu du ciel, le blanc de l’eau, le vert du vent, de la hauteur des monuments… mais comment parler de l’atmosphère, de l’impression d’ensemble que dégagent ses édifices parcourus le long de leur pourtour, de moulins à prières que l’on tourne toujours dans le sens des aiguilles d’une montre, le même sens que l’on emprunte pour en faire le tour.

Il y a bien sûr à Katmandou la ville mythique, un quartier commerçant essentiellement destiné aux touristes, où l’on peut acheter outre des souvenirs comme dans tous les lieux touristiques du monde, tout l’équipement de montagne dont on a besoin de la même marque et à des prix souvent dix fois inférieurs à ceux pratiqués en Europe. Ce n’est pas dans ce quartier que nous trainerons mais dans le Katmandou profond aux vieilles ruelles et aux ateliers, boutiques et autres marchés fréquentés essentiellement par les autochtones.

Pour aller à la première place et au premier temple situé au cœur de la vieille ville nous plongeons dans le centre historique de Katmandu. Dès les premières rues on ne peut s’empêcher de remarquer l’installation électrique de la ville ou plutôt les installations. Ici, l’électricité est privatisée depuis son apparition. Chaque entreprise, même petite a donc au nom de la libre concurrence, pu installer le courant et le résultat : ce sont des centaines de fils accrochés à des pylônes de bois dont on dirait à tout moment qu’ils vont s’abattre sous le poids des câbles. De loin en loin, sur une échelle en bambou aux barreaux irréguliers et incertains, un homme intervient sur l’un de ces fils et l’on ne peut s’empêcher de se demander comment il fait pour s’y reconnaître et ne pas couper le mauvais câble avec sa vieille pince usée.

Dans les rues beaucoup de motocyclettes se croisent et nous doublent en permanence. Souvent, mais pas toujours, le chauffeur a un casque, son ou ses passagers presque jamais. Ici il est en effet fréquent, qu’en plus du chauffeur, le deux-roues transporte une femme en amazone à l’arrière ou carrément toute une famille avec le père qui conduit, la mère et les deux enfants…Les népalais sont légers…

Au hasard des rues on admire les sculptures en bois datant des 12e et 13e siècles, œuvre des Néwars, peuple qui habitait déjà au Népal à cette époque.

Arrivés au Dur Bar square (place du palais royal), nous découvrons un grand espace carré où se croisent hommes, bêtes, rickshaw et touc-touc [2] dans la plus parfaite tranquillité. Des népalais, hommes ou femmes portent sur leurs dos de lourdes charges dans des dokos, ces paniers en bambou retenus par une lanière en corde qui leur ceint le front. Des femmes en sari rouge ou jaune proposent aux touristes flâneurs des colliers orange en « mountain coral » (corail des montagnes ! sic !) des Bouddha en corne de yack et des porte-monnaie en satin aux multiples couleurs vives. Des hommes, une longue perche horizontale en travers de l’épaule, portent 2 gros paniers suspendus débordants de produits divers que des femmes leurs achètent en les hélant au passage. Et dessus, ou plutôt au milieu de toute cette agitation tranquille flotte, diffusée de boutique en boutique par des sonos paisibles, le « oum ma ni ped me oum » bouddhiste, mélodie de prière venue du fond des temps, accompagnée de flûtes envoûtantes et ponctuée de gongs lancinants.

Au milieu de la place, siège l’imposant STUPA objet de notre visite. C’est un monument d’une trentaine de mètres de hauteur, à la forme d’une pyramide dont les pans sont munis de grosses marches de un mètre, terrains de jeux que les enfants escaladent et sautent inlassablement.

Tout en haut, un bulbe dresse vers le ciel sa pointe qui surmonte un cube dont les quatre côtés portent les yeux de Bouddha guetteurs tranquilles de la place. A la fois monument sacré et lieu de vie, les touristes l’arpentent, les enfants y jouent, les bouddhistes y font des prières et tous se croisent sans que quiconque ne trouve à redire à l’occupation de l’autre.

C’est sur des rickshaw que nous quittons la place pour aller admirer l’un des plus grands stupas du monde, sur la colline aux singes ainsi nommée à cause des cinq cents macaques qui vaquent au milieu des pèlerins et touristes n’hésitant pas à voler toute nourriture qui passe à leur portée. L’une d’entre nous en fera d’ailleurs l’expérience, lorsque l’un de ces macaques, bien déterminé, viendra lui prendre de force un sac plastique contenant des bananes. Ces singes ne sont d’ailleurs pas très sympathiques et peuvent même devenir carrément agressifs si on les regarde dans les yeux - ce qu’ils prennent pour un défi - ou qu’on s’approche un peu trop près d’eux à leur goût.

Après avoir gravi les nombreuses marches qui mènent à ce stupa monumental, on peut admirer la finesse et le raffinement de tout ce que les moines ici ont sculpté, peint et décoré. Toute la construction est marquée par le sens que les moines dorment à leur travail et à la recherche d’harmonie qu’ils ont avec celui-ci. La colline domine la vallée de Katmandou qui nous apparaît toute entière et que domine la chaîne himalayenne que l’on devine au loin cachée par les brumes du soir.

Paradoxalement, dans cet univers de beauté, et juste au pied de celui-ci, en contrebas de la balustrade qui délimite l’enceinte du stupa, la colline est jonchée d’ordures ce qui laisse pas d’étonner. Comment les hommes peuvent-ils réaliser de si belles choses et laisser tout autour autant de détritus ? Comment est-il possible que l’art népalais qui exprime tant de finesse et de sensibilité soit, comme dans tant de lieux de par le monde, gâché voire compromis par la pollution produite essentiellement par celles et ceux qui fréquentent ces lieux et y sont attachés ?

La saleté des rues, des places, des espaces, un des problèmes rencontrés dans les pays pauvres mais aussi dans les endroits pauvres des pays riches, à quoi est-elle due ? Peut-on se contenter des discours, teintés de compassion, qui prétendent qu’elle serait la conséquence inéluctable de la pauvreté ? Comme s’il y avait une relation de cause à effet obligatoire entre pauvreté et saleté ? Les pauvres seraient ils sales par essence ?

Pour le nettoiement comme pour d’autres aspects de la vie quotidienne, la question des moyens des services publics est bien sûr fondamentale Si le gouvernement qu’il soit local ou national ne montre pas l’exemple sur cette question qui est une question de santé publique, comment sensibiliser efficacement les populations à ce problème ? Pour ne prendre qu’un exemple, à Marseille où Gaudin veut séparer quartiers riches au sud et quartiers pauvres au nord, cela se ressent jusque dans les moyens mis pour le nettoiement. Ainsi alors que dans les quartiers nord cette tâche a été confiée à des entreprises privées qui n’ont que la rentabilité comme boussole et que donc leur travail est bâclé, dans les quartiers sud en revanche, le service resté municipal est bien plus renforcé tout au long de la journée. Comme dans d’autres domaines la propreté appelle la propreté et l’inverse est aussi vrai.

Les népalais ne sont par essence ni plus propres ni plus sales que vous et moi (rappelons que dans notre pays nous utilisons pour notre toilette et notre lessive guère plus de 1kg de savon par an et par personne…ce qui ne fait pas beaucoup !). Il y a de grandes chances, si d’aventure le roi du Népal se trouvait à la tête de la France avec un budget comparable à celui dont il dispose pour son pays, que nos rues et nos campagnes deviennent vite au moins aussi sales et polluées que celles du Népal…tout éduqués que nous soyons et sans parler du volume de déchets que nous sommes habitués à jeter : plus de 300 kilos par an et par personne (ce qui est nettement plus que ce qui se jette au Népal !)

En parlant de pollution si Katmandou est la capitale du pays le plus haut du monde peut-être est elle aussi la capitale des embouteillages.

Il nous a été donné de voir ici des bouchons comme nous n’en avions jamais vu…. et qui sont leur lot quotidien. En rentrant le soir on prend un transport en commun qui fait incontestablement penser aux matatu ou aux « cars rapides » que l’on peut voir en Afrique Des fourgonnettes aménagées où l’on s’entasse sur de vieux fauteuils recouverts de plastique usé, une carrosserie fantaisiste, des équipements approximatifs et pour compléter l’ensemble, un « receveur » qui par la portière de côté interpelle les piétons lors des ralentissements ou des arrêts en criant la destination, fait monter les passagers, tape sur la vitre pour faire arrêter ou redémarrer le bus et tout cela dans l’atmosphère chaude et étouffante du soir.

Dans le bus les conversations se nouent avec d’autant plus d’aisance que les arrêts pour la montée et la descente des passagers obligent à de fréquents changements de place et à des contorsions plus fréquentes encore…Et que bien sûr l’embouteillage oblige à passer le temps.

Dans la rue et en particulier à l’approche des carrefours, voitures et 2 roues s’entassent dans un désordre indescriptible. Normalement, je dis bien normalement à Katmandu comme dans tout le Népal les véhicules roulent à gauche. Normalement les rues goudronnées ou non sont assez larges pour permettre le passage de deux véhicules plus des 2 roues entre les deux. Oui mais voilà à tous moments, de tous côtés, des véhicules à 2, 3 ou 4 roues surgissent de la droite ou de la gauche, doublent ou plutôt viennent se coller à la hauteur du véhicule qui les précédait et bloquent chaque centimètre d’espace au point que même les 2 roues, fort nombreux au Népal, ne peuvent pas avancer. Et l’on voit alors le spectacle de dizaines de motocyclettes, avec leurs deux, trois ou quatre passagers, bloquées sur plusieurs rangées derrière une voiture ou un bus.

De part et d’autre de cette file ininterrompue de véhicules, des centaines de piétons avancent bien plus vite qu’elle. La pollution est telle que nous croisons souvent des motards ou des piétons qui se protègent le visage avec un foulard ou un masque en papier.

Par moments plus personne ne peut avancer car un véhicule à lui seul bloque toute progression au centimètre. Alors un Katmandite s’extrait précautionneusement de sa voiture, avance ou plutôt se faufile sur quelques mètres et fait avancer l’un, reculer l’autre et peu à peu l’immense escargot urbain reprend sa progression laborieuse.

Le klaxon est bien sûr, sans arrêt en action comme s’il avait le pouvoir magique de libérer le chemin. On a donc de surcroît un concert permanent d’avertisseurs qui agrémente notre immobilité.

Ce qui est remarquable dans tout cela c’est que si les Katmandites sont indisciplinés à aucun moment ils ne s’énervent. Ainsi deux voitures s’accrochent elles à un pont à force de s’être serrées pour inventer une voie supplémentaire qui n’existe pas, rajoutant ainsi à la panique ambiante ? Les chauffeurs s’extirpent des voitures, les séparent, constatent les dégâts et discutent ensemble de ce qu’il y a lieu de faire.

Derrière, les véhicules immobilisés vont faire moult et moult manœuvres pour les doubler et… ainsi bloquer la voie d’en face sans que personne ne crie ou même n’y trouve à redire !

Cela doit être du bouddhisme automobilistique…

Pour voir quelques photos de Katmandu cliquez ici


[1Bonjour, bienvenue en Népalais, mot que l’on prononce en joignant les mains sur sa poitrine et en inclinant la tête vers celui que l’on salue en signe de respect

[2Les touc-toucs sont des mobylettes à 3 roues équipés d’une caisse qui leur permet de transporter 10 passagers en plus du chauffeur. Pendant des années ces véhicules ont été une cause de pollution importante à Katmandou. Aujourd’hui leur nombre a diminué et nombre d’entre eux circulent à l’électricité.



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