« L’Afrique est riche, c’est pour cela qu’on la pille »*

lundi 25 mai 2009
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A quelques mois d’intervalle deux articles transmis par Linsay mettent le doigt sur le pillage des terres arables d’Afrique au détriment de la souveraineté alimentaire des peuples et pour le plus grand profit de quelques multinationales basées dans les pays riches

Razzia des pays riches sur les terres cultivables

Afin d’accroître leur production agricole, certains pays occidentaux tentent de mettre la main sur des millions d’hectares au détriment des petits fermiers et des producteurs locaux.

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les pays riches achèteraient d’immenses terrains dans toute l’Afrique subsaharienne afin d’y créer des exploitations agricoles destinées soit à l’alimentation, soit à la production de biocarburants. Au dire de Jacques Diouf, directeur général de la FAO, un certain nombre d’Etats et d’entreprises occidentaux mettraient la main sur des millions d’hectares de terres agricoles dans les pays en développement, leur but étant d’assurer leurs approvisionnements alimentaires à long terme. M. Diouf fait valoir que la multiplication de ces transactions pourrait entraîner une forme de néocolonialisme, des Etats pauvres produisant de la nourriture pour les pays riches aux dépens de leur propre population affamée.

Le quotidien britannique The Guardian affirme que la flambée des prix alimentaires à l’échelle mondiale a d’ores et déjà déclenché une deuxième « ruée vers l’Afrique ». Mi-novembre, Daewoo Logistics a annoncé un projet d’achat d’une concession de 1 million d’hectares à Madagascar pour une durée de 99 ans. La société sud-coréenne veut y cultiver 5 millions de tonnes de maïs par d’an d’ici à 2023 et produire de l’huile de palme à partir d’une autre concession de 120 000 hectares, en faisant appel à une main-d’œuvre principalement sud-africaine. La production serait destinée avant tout à la Corée du Sud.

« Sur un certain plan, ce ne sont que des projets commerciaux, mais ils sont souvent soutenus par tel ou tel Etat, car ils obéissent à des impératifs de sécurité alimentaire », confirme Carl Atkin, consultant chez Bidwells Agribusiness, une société de Cambridge qui a contribué à négocier certains des contrats d’achat de terrains internationaux. Les autorités malgaches ont déclaré qu’elles ne donneraient leur feu vert à l’accord avec Daewoo qu’après la réalisation d’une étude d’impact environnemental, mais elles se félicitent de cet investissement. Jusqu’à présent, cette gigantesque concession est la plus importante d’une série d’accords fonciers conclus depuis la hausse des prix alimentaires, qui a débuté à la fin de 2007.

« Dans le contexte des ventes de terres arables, il s’agit d’une opération sans précédent, assure Carl Atkin. Nous sommes habitués à des transactions portant sur 100 000 hectares. Cette fois, c’est dix fois plus. » En juin 2008, lors du sommet sur la sécurité alimentaire, il avait été décidé d’accroître les investissements et l’aide au développement en faveur des agriculteurs africains, afin que ceux-ci puissent réagir à la hausse des prix en produisant davantage. Mais les gouvernements et les entreprises de certains pays qui disposent de liquidités mais manquent de terres agricoles ont pris le parti de ne pas attendre la réaction des marchés mondiaux. Ils essaient de garantir leur propre accès à la nourriture, à long terme, en achetant des terres dans les pays pauvres.

Pour l’heure, ces rachats sont généralement bien accueillis par les pays en développement. Ainsi, dans un contexte de récession, le ministre malgache de la Réforme foncière a assuré que le produit de ces ventes irait aux infrastructures et au développement dans les zones exposées aux inondations. Le Soudan cherche également à attirer des investisseurs pour ses quelque 900 000 hectares de terres, et le Premier ministre d’Ethiopie, Meles Zenawi, a courtisé les investisseurs saoudiens. D’immenses terrains en Tanzanie ont également éveillé l’intérêt de sociétés occidentales qui s’intéressent à la production de biocarburants. « S’il s’agissait d’une négociation entre partenaires égaux, cela pourrait être une bonne chose, commente Duncan Green, directeur de recherche chez Oxfam. Mais le problème, c’est que, dans cette ruée vers les terres, aucune place n’est accordée aux petits exploitants. »

Alex Evans, du Centre de coopération internationale à l’université de New York, estime pour sa part que « les petits agriculteurs sont déjà perdants : les gens qui n’ont pas de titres de propriété en bonne et due forme vont sans doute être chassés ». Les détails des accords fonciers sont généralement tenus secrets, si bien qu’on ne sait pas s’ils prévoient des garanties pour les populations locales.

« Il n’y a guère d’économies d’échelle dans l’agriculture au-dessus du niveau de l’exploitation familiale, explique Steve Wiggins, expert britannique en développement rural à l’Overseas Development Institute, car la gestion de la main-d’œuvre est extrêmement difficile. » Les investisseurs pourraient aussi devoir faire face à une vague d’hostilité. « Si j’étais conseiller en risques politiques auprès des investisseurs, poursuit-il, je leur dirais qu’ils ont intérêt à se méfier. Car la terre est une question très sensible. Cela peut très mal tourner si l’on ne tire pas les leçons de l’Histoire. »

Par Paul Redfern Daily Nation 24/11/2008

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Les dangers de la ruée sur les meilleures terres d’Afrique

La Corée du Sud, par le biais d’une filiale du conglomérat Daewoo,a conclu en 2008 avec Madagascar un accord pour louer, pendant 99 ans, 1,3 million d’hectares dans la Grande Ile.
Les investisseurs internationaux jettent leur dévolu sur les terres agricoles – les meilleures et les mieux irriguées. Elles constituent pourtant le moyen de subsistances des populations locales. Mais les gouvernements font peu de cas de celles-ci.

Ce phénomène vient, pour la première fois, d’être analysé en détail dans huit pays africains, par des experts de l’Institut international de l’environnement et du développement (IIED), en collaboration avec deux institutions de l’ONU, le Fonds international de développement agricole (FIDA) et l’agence pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Intitulé « Accaparement des terres ou opportunité de développement ? », leur rapport, publié lundi 25 mai, appelle à la consultation des populations rurales menacées et à une meilleure prise en compte de leurs intérêts dans les transactions. Il souligne un manque de transparence constant dans les processus de décision et les circuits d’investissement. De quoi alimenter les craintes de corruption ou de transactions contraires à l’intérêt public.

Le rapport confirme l’accroissement des transactions à grande échelle. En cinq ans, en Ethiopie, au Ghana, au Mali, à Madagascar et au Soudan, ce sont 2,41 millions d’hectares sur lesquels les investisseurs se sont rués. Les droits sur les terres sont très bas : dans le nord du Soudan, le feddan (0,42 hectare) est loué entre 2 et 3 dollars par an. En Ethiopie, l’hectare est évalué entre 3 et 10 dollars.

Les contrats examinés sont presque tous « courts et simples, comparé à la réalité économique de la transaction », note le rapport. Les engagements en terme de création d’emploi ou d’infrastructures, pourtant essentiels, sont vagues, et la question de la répartition des récoltes entre exportations et consommation locale pas vraiment évoquée.

Surtout, les populations concernées sont tenues à l’écart des négociations et les données sur la superficie ou la nature des contrats ne sont pas publiques. Si les transactions commerciales privées peuvent demander une certaine confidentialité, « le manque de transparence paraît problématique » quand il s’agit de discussions entre gouvernements.

« ABSENCE DE DIALOGUE »

« Cette absence de dialogue est un problème. Dans toutes nos actions, nous nous attachons à ce qu’il y ait un consentement libre et informé des populations quand il est question de ressources naturelles », explique Jean-Philippe Audinet, directeur de la division des politiques au FIDA, qui regrette de voir des gouvernements préférer « le business au développement ».

Faut-il pour autant condamner ces acquisitions – ou plutôt ces concessions, car il s’agit rarement de ventes ? IEED, FIDA et FAO ne sont pas si catégoriques. « Le phénomène existe et il est massif. Il faut faire en sorte que ses effets soient positifs et ses dégâts minimes », estime Paul Mathieu, expert foncier à la FAO. « Tout dépend des termes de la négociation et de l’implication des acteurs, qui ne doivent pas inclure seulement les investisseurs et les Etats », estime l’un des auteurs, Lorenzo Cotula (IIED).

Si l’accaparement de terres peut choquer, surtout dans des zones importatrices de denrées, les trois institutions veulent aussi y voir l’occasion, pour ces pays, de rendre leur agriculture plus productive.

Les rapporteurs mettent cependant les investisseurs - et tout autant les Etats - devant leurs responsabilités. « Les efforts pour attirer les investissements de grande échelle ne doivent pas détourner l’attention sur les besoins d’améliorer la sécurité des populations locales », jugent ainsi les auteurs.

Ils invitent les investisseurs à communiquer sur leurs véritables intentions dès le début des transactions. Concernant les pays hôtes, ils leur recommandent de clarifier leur politique en matière d’accueil d’investissements, de mettre l’accent sur le partage des bénéfices, de réorienter les transactions vers la qualité, et non plus la quantité. Ils demandent la publication de toute décision et le respect des droits fonciers locaux.

Car pour les auteurs, le phénomène va s’accentuer, entraînant des transformations économiques et sociales en Afrique et ailleurs. Ce qui se joue là aura donc de fortes implications pour l’avenir de l’agriculture mondiale, où « l’agribusiness » pourrait encore plus dominer.

Laetitia Clavreul Le Monde.fr 25 mai 2009


* Aminata Traore dans le film Bamako



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