« Aujourd’hui aucune institution ne peut juguler la crise »

dimanche 9 novembre 2008
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Lundi 27 octobre l’Humanité publiait cette très intéressante interview de Nicolas Maduro, ministre des affaires étrangères de la République bolivarienne du Venezuela.

Le ministre vénézuélien des Affaires étrangères, Nicolas Maduro, a participé, samedi [1], à Paris, au colloque international « Venezuela : pour une politique européenne indépendante », organisé par l’association Mémoires de luttes. À l’issue de cette journée de rencontre, Nicolas Maduro s’est entretenu avec un groupe de journalistes, dont l’Humanité, sur la nature de la crise, ses conséquences, en faisant valoir le rôle des pays du Sud pour la surmonter.

Quelle est votre analyse concernant la nature de la crise et les réponses avancées comme la tenue d’un sommet international dit G20 ?

Nicolas Maduro. La crise dépasse la capacité de réponses des pays capitalistes du Nord. Il ne peut y avoir de critère d’exclusion. Tous les pays sont concernés par le débat d’un nouveau système financier mondial. Il faut créer des espaces où tous les États et régions puissent s’exprimer. Or, sur ce point, rien est clair. Au Nord, certains pensent qu’un sommet, en présence du président Bush, serait en soi une issue et qu’il suffirait de mettre en place quelques mécanismes régulateurs pour stabiliser la crise. Il n’en est rien. La moelle épinière, c’est-à-dire le système financier qui soutient le capitalisme, est en crise. Au-delà d’un débat concernant de nouvelles institutions, qui seraient une réponse concrète aux problèmes posés, quel pourrait être le nouveau système financier ? Quels changements pourrait-on espérer pour en finir avec le système monétaire et d’échanges inégal ? Quelle serait la régulation de la finance internationale ? Quelles institutions seraient à même de débattre de la pertinence du capitalisme comme système économique ? Il convient d’en débattre avec les citoyens à l’heure où un groupe de la planète pense qu’il peut se sauver en laissant le reste du monde à la dérive. Le président Chavez a avancé l’idée d’une réunion mondiale des chefs d’État et de gouvernement pour débattre et élaborer une formule commune face à cette crise. Mardi [2], il rencontrera à ce propos en Équateur ses homologues bolivien et équatorien, Evo Morales et Rafael Correa.

Quelles propositions faites-vous ?

Nicolas Maduro. Actuellement, il n’existe aucune institution à même de juguler la crise. Un consensus se dégage sur la nécessité d’organiser une ère post-Bretton Woods. Le maniement irresponsable du dollar comme monnaie principale des échanges, son caractère spéculatif, la reconnaissance des États-Unis comme centre du système financier mondial ont conduit à un effondrement du fonctionnement du système dans son ensemble. Nous entrons dans une phase où, s’il n’y a pas de réponses concrètes, la crise financière et économique pourrait avoir de graves conséquences sur la stabilité politique et sociale mondiale. Pour l’heure, nous pouvons dire que la crise n’a pas encore touché notre région en raison du décrochage des mécanismes de domination économiques, selon la formule du président Chavez. Nous avons une plus grande autonomie financière, économique et commerciale que dans les années quatre-vingt-dix.

La situation nous invite à penser la transformation des schémas actuels. Il existe un grand bouleversement dans le champ des idées. Aux côtés de la chute des Bourses, les paradigmes, qui ont été les piliers du système néolibéral présenté comme parfait, s’écroulent. Soyons attentifs au débat qui se développe chez les citoyens. Toute crise civilisationnelle comporte une phase de maturation de nouveaux paradigmes à même de surmonter cette crise. Mais également d’établir les grandes lignes d’un nouveau fonctionnement international. Ce que nous appelons un monde multipolaire. Il s’agit de relations d’égal à égal entre les différents pôles existants. L’Asie, la Chine à elle seule sont des pôles économiques, culturels, technologiques, politiques, militaires. Tout comme la Russie, l’Afrique, l’Europe. L’Amérique du Sud est aujourd’hui un grand pôle politiquement revitalisé. Un autre type de relations est possible si l’on transforme les paradigmes politiques qui ont régné jusqu’à présent.

Vous évoquiez un Venezuela encore épargné par la crise. On peut néanmoins douter que cela sera le cas pour l’ensemble des pays de la région et d’autres continents tels que l’Afrique…

Nicolas Maduro. L’économie du Sud va être affectée tant en raison de la nature de sa production que des niveaux d’importation qui vont baisser. Les prix des matières premières commencent à chuter. Cela a des conséquences directes dans la récession. Il est opportun de mettre en place des mécanismes multilatéraux très efficaces. L’urgence est de remettre à plat la dette extérieure des pays du Sud. Laquelle est certainement infiniment moins élevée que les milliards de dollars et d’euros injectés dans les banques en faillite. Cet argent constituerait un ballon d’oxygène. On pourrait également créer un fonds d’aide, doté de suffisamment de ressources pour que les niveaux d’investissement ne chutent pas. Si ces derniers s’écroulent, on pourrait assister à un phénomène de désindustrialisation des pays du Sud. Il existe des réponses, l’important est que des mécanismes les mettent rapidement en place.

La Banque du Sud, présentée comme un moyen d’intégration des pays d’Amérique latine, pourrait-elle s’étendre à d’autres pays du Sud, voire devenir une alternative aux institutions telles que le FMI ?

Nicolas Maduro. La mise en route de la Banque du Sud, dont le siège sera basé à Caracas, devrait débuter en décembre avec sept pays (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Équateur, Bolivie et Venezuela). C’est une banque de développement, avec, pour commencer, un apport de capital important, de l’ordre de 20 000 millions de dollars, afin de réaliser des oeuvres fondamentales dans ces sept pays. Nous étudions la possibilité de l’accroître et de mettre en place de nouveaux mécanismes tels qu’un fonds de réserves utiles aux investissements autonomes, ou de prêts et de crédits dont a besoin la région. Par exemple, la construction d’infrastructures routières ou ferroviaires, des réseaux énergétiques sécurisés. La Banque du Sud, et les initiatives qui en dériveront, vise à instaurer un nouveau système financier. C’est le point de départ d’autres enjeux comme une monnaie sud-américaine, les échanges de monnaie locale et régionale. Après une longue histoire de dépendance, nous démontrons que la région a la capacité de se lever et de marcher de manière autonome.

Qu’attendez-vous de l’issue de l’élection présidentielle américaine ?

Nicolas Maduro. Avant toute chose, nous disons que l’Amérique latine est fin prête pour de nouvelles relations avec les États-Unis. Les temps d’une région subordonnée sont révolus. Ainsi quel est le sens pour les États-Unis et pour le prochain gouvernement de maintenir le blocus contre Cuba ? Les États-Unis devront un jour reconnaître qu’ils ne sont plus un empire mais une nation importante très influente dans le cadre de rapports d’égaux à égaux. Nous aspirons à de tels changements et à de bonnes relations. Pour nous, le plus important est de poursuivre sur le chemin de notre autonomie et de notre souveraineté.

Propos recueillis par Cathy Ceïbe


[125 octobre NDR

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