Benazir Bhutto assassinée, le Pakistan dans la tourmente

mercredi 16 janvier 2008
par  Charles Hoareau
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Les réactions et analyses se sont multipliées dans le monde suite à l’assassinat de cette femme de 54 ans, qui dirigeait le Parti du peuple pakistanais (PPP) et avait sans doute les plus grandes chances d’accéder au pouvoir en remplacement de Pervez Musharraf.

Au moment où des articles enflammés présentent « B.B » tour à tour comme une pasionaria des temps modernes ou une grande défenderesse de la démocratie il importe de se rappeler quelques faits concernant ce pays possesseur de l’arme nucléaire est dont l’instabilité accrue par cet assassinat constitue de ce seul fait une menace bien plus grande pour la paix que ne l’est l’Iran qui n’a pas encore, loin s’en faut, l’arme atomique.

Benazir Bhutto était la « présidente à vie » du PPP, parti dynastique fondé en 1967 par son père le futur président Ali Bhuto. Les objectifs et le projet historique du PPP tiennent dans la formule "socialisme islamique, démocratie et non-alignement", formulation assez floue pour pouvoir mettre tout et n’importe quoi, y compris à certaines périodes de l’histoire le soutien aux talibans. En 1969 de grandes grèves secouèrent le pays et les militants syndicalistes et communistes d’alors décidèrent d’entrer au PPP et non de tenter de former un parti révolutionnaire qui aurait pris appui sur les ouvriers et paysans. On peut s’interroger au regard de l’histoire du bien fondé de cette décision, quoiqu’il en soit, et l’entrée des communistes n’y a rien changé, depuis sa création le PPP, est dominé de la tête et des épaules par la famille Bhutto. Cela s’est d’ailleurs bien vu lors de la désignation du successeur de Benazir puisque le choix s’est porté sur son fils après que le nom de son mari ait été avancé. Les Butho sont une riche famille pakistanaise, membre de cette oligarchie foncière qui s’est enrichie du travail des paysans et ouvriers agricoles du sud du pays, le Sindh.

Petit rappel historique

Faut il le rappeler ? le Pakistan est un Etat artificiel, dont la création en 47 défiait toute logique économique et géographique sans parler des traditions historiques et culturelles de l’Asie du Sud. Sa partition avec l’Inde était la réponse de l’Occident au désir du peuple de se libérer du joug colonial et déjà l’expression du refus occidental de voir naître une (trop) grande puissance occidentale. Déjà la religion a servi de prétexte à la partition pour les occidentaux, partisans du diviser pour mieux régner une fois « l’indépendance » concédée.

La partition en empêchant un développement économique rationnel, a cristallisé les divisions communautaristes dans la rivalité entre les Etats et explique presque à elle seule les trois guerres déclarées entre les peuples de l’Asie du Sud. Le mécontentement social s’en est trouvé ainsi dévié vers un communautarisme créé de toutes pièces. Depuis celle-ci le Pakistan a toujours été un relais de la stratégie géopolitique américaine, relais d’autant plus important qu’il était voisin de l’URSS et de la Chine. Ses dirigeants ont toujours été dans « l’axe américain ». [1].

Le régime d’Ayub Khan s’effondra en 1968-69 devant les manifestations populaires.

Nixon et Kissinger firent alors appel à un nouvel homme fort de l’armée, Yahya Khan, qui entreprit une campagne génocidaire pour empêcher la sécession du Bangladesh. Cette tragédie déboucha sur la 3ème guerre indopakistanaise que le Pakistan perdit honteusement.

Les USA se tournèrent alors vers Bhutto qui réhabilita l’armée, proclama le Pakistan république islamique, fit quelques timides mesures sociales et bien sûr maintint l’alliance entre les Etats-Unis et le Pakistan. Celui que d’aucuns dans la presse présentent comme un grand progressiste disait que le Pakistan aurait la bombe même si le peuple devait manger de l’herbe !!

Le durcissement de la politique internationale des Etats-Unis dans la fin des années 70 les conduisit à encourager la prise de pouvoir, en 1977, par le généra l Zia Ul-Haq, et Ali Bhutto fut exécuté par pendaison deux ans plus tard.

C’est avec l’aide du régime de Zia que les Etats-Unis sont intervenus dans la guerre civile afghane contre l’URSS. Étroitement lié à Washington, Zia a « islamisé » l’armée et la politique au Pakistan, en même temps qu’il faisait du pays le pivot de la campagne américaine contre l’Union soviétique en encourageant et en armant les milices fondamentalistes islamiques en Afghanistan.

Reprenant la tête du PPP Benazir a été Premier ministre à deux reprises, en 1988-1990 et en 1993-1996. Si la nomination d’une femme à ce poste avait fait évènement dans le pays et la région, cela n’a pas marqué un grand progrès pour la vie des pakistanais ni même des pakistanaises. Celle que l’on présente comme fermement opposé aux islamistes, avait encouragé, lors de son second gouvernement, l’arrivée au pouvoir des talibans à Kaboul. Ce qui explique que ses récentes déclarations contre le fondamentalisme aient fait ricaner ses opposants.
Mais son image a surtout été ternie après les poursuites judiciaires pour corruption qu’elle et son mari Asif Ali Zardari ont dû affronter à deux reprises. En 1999, condamnée pour avoir touché des pots-de-vin dans le cadre de marchés publics avec des entreprises suisses, Benazir Bhutto s’exile. Mais les affaires la poursuivent et les époux sont jugés coupables en Suisse d’avoir blanchi 12 millions de dollars.

Pour compléter le tableau son mari Asif Zardari, ancien ministre, a également été soupçonné d’avoir fait assassiner Mir Murtaza Bhutto, frère et rival de Benazir.et récemment la nièce de Benazir a fait sensation en demandant dans le Los Angeles Times que sa tante éclaircisse son rôle dans cette affaire...

Un ami gênant

Washington reconnaît avoir fourni 10 milliards de dollars au Pakistan depuis septembre 2001, la plus grande partie sous la forme d’aide militaire et de paiements à l’armée pour le soutien à la « guerre au terrorisme ». En retour, le régime Moucharraf a fourni un appui logistique essentiel pour l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan et permet maintenant que le Pakistan devienne un terrain d’entraînement pour une possible attaque américaine contre l’Iran.

Ceci étant Pervez Musharraf devenait infréquentable même pour les Etats-Unis. Le déjà dictateur à sa prise de pouvoir accentuait les atteintes aux libertés et la répression dans un pays en proie à une crise sociale grandissante. L’année 2007 fut, pour les Pakistanais, une année éprouvante. Multiplication des attentats, tensions dans les zones tribales à la frontière afghane, bras de fer entre le pouvoir du général Musharraf et la société civile -notamment la Cour suprême et les avocats-, et pour finir avec l’état d’urgence décrété le 3 novembre par le chef de l’Etat mais finalement levé le 16 décembre pour ouvrir la voie au scrutin du 8 janvier.

C’est dans ce contexte que les Etats-Unis ont voulu en juillet dernier mettre en place une « solution » Benazir-Musharraf qui aurait donné une caution démocrate au « président- général ». Sous la pression des Américains, Musharraf a accepté de mettre fin à son exil, qui a duré huit ans. Il avait ensuite engagé avec elle des négociations pour un partage du pouvoir. De son côté, le vent ayant changé, celle qui ne pouvait rien refuser à ses soutiens américains, a soutenu la répression sanglante de l’été dernier décidée par Musharraf contre les islamistes de la "Mosquée Rouge" d’Islamabad et avait déclaré qu’elle n’était pas hostile à une intervention militaire américaine dans des secteurs appelés « zones tribales sensibles. » en fait les zones frontalières avec l’Afghanistan où Ben Laden compte de nombreux partisans.

Leur entente aura pourtant été de courte durée. Assignée à résidence quelques jours après son retour triomphal en raison de l’état d’urgence décrété par Musharraf, Benazir Bhutto a accusé le pouvoir de réprimer son parti et de l’empêcher ainsi de mener à bien sa campagne pour les législatives du 8 janvier. Décidée à organiser une longue marche de Lahore à Islamabad pour réclamer la levée de l’état d’urgence, Benazir Bhutto avait alors réclamé la démission du général Musharraf. Elle s’était rapprochée d’un autre opposant au pouvoir et ancien Premier ministre, Nawaz Sharrif (également la cible d’un attentat, raté), pour établir une liste de demandes au gouvernement afin de garantir un scrutin libre le 8 janvier.

Et maintenant ?

Quand on cherche l’auteur d’un crime, on cherche à qui il profite. Le peuple ne s’y trompe pas qui accuse le dictateur. D’ailleurs avant son retour au Pakistan à la mi-octobre, Bhutto avait écrit une lettre au gouvernement dans laquelle elle identifiait trois personnes qui selon elle avaient l’intention de la tuer. Même si Bhutto n’a jamais publié les noms, il était généralement admis que celui de Ijaz Shah, le directeur général du Bureau du renseignement, s’y trouvait.

Benazir au pouvoir c’était l’espérance d’une voie pacifique pour aller vers un changement. Assassinée cette voie se ferme. Preuve s’il en est que les solutions américaines n’en sont pas et ne peuvent pas en être. Le « Grand Moyen Orient » de Georges Bush est une impasse parce qu’il nie le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

En effet comme le dit Badiou [2] ce que l’Occident ne supporte pas c’est l’apparition de puissances indépendantes et souveraines, or cette aspiration à la souveraineté – quelle que soit la manière dont elle se manifeste – est au cœur des révoltes des pakistanais.

Le plan de l’été mis à bas, les USA s’accrochent à nouveau au dictateur. [3] et dans cette même logique le reste de l’Occident suit. [4]. C’est ce repli stratégique qui explique que dès la nouvelle connue les dirigeants américains - démocrates et républicains unis - au mépris de tout commencement de preuve et de toute vraisemblance ont accusé les islamistes…

Le Pakistan est une démonstration de plus qu’il n’y a pas forcément de lien entre montée de la prospérité économique et mieux vivre des habitants. Dans un pays à la croissance économique forte (6% en moyenne depuis 2004) le peuple n’en profite pas mais au contraire voit sa situation régresser. Ainsi en 3 ans la pauvreté s’est accrue de 15% [5] au point que 80% de la population vit avec moins de deux dollars par jour….Moins de 10% versé par les Etats-Unis au nom de la sacro sainte lutte anti terroriste a été utilisé pour le développement et l’aide humanitaire. Evidemment la majorité de l’aide vient remplir les caisses de l’armée.

Entre la dictature, les Etats-Unis et les pseudo islamistes le peuple est pris en otage. En l’absence de parti révolutionnaire indépendant il n’arrive pas à trouver la perspective que la bourgeoisie dirigeante du PPP ne pouvait de toute façon pas ouvrir.
Au Pakistan, comme chez son voisin l’Afghanistan…et comme dans tant de pays du monde, le manque de parti révolutionnaire se fait pour l’instant, cruellement sentir.


La lecture entre autres sur Internet, d’articles comme ceux du Grand Soir et de Rue89 m’ont aidé à faire cet article


[1Lorsque le commandant en chef Ayub Khan a pris le pouvoir en 1958, Washington, résuma sa politique en une formule : « Ike [Eisenhower] aime Ayub »

[2De quoi Sarkozy est-il le nom ?

[3Daniel Markey ancien responsable des questions pakistanaises au département d’Etat : "La tragédie renforce le sentiment dans l’administration Bush qu’il est plus que jamais nécessaire de s’accrocher à Musharraf"

[4Pascal Boniface, « expert français officiel » en relations internationales a déclaré vendredi 27 décembre sur Antenne 2 : "Le président Musharaff est le dernier rempart contre les islamistes." Sic !

[5selon la banque nationale du Pakistan


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